Fleur du Cloître

 

Chapitre deuxième

Une famille chrétienne, enfance de Germaine

 

« Chaque jour nous aimons davantage l'idée du Ciel ; nous parlons de nous y réunir pour jamais ». (Hervé Bazin).

 

« Il n'y a pas de fin à l'amour de deux époux chrétiens, ils s'aiment en Dieu au Paradis et il dépend d'eux de n'être jamais séparés... » Ainsi parlait un grand chrétien de notre siècle, Hervé Bazin, « l'homme d'œuvres » si digne de louanges, l'époux, le père de famille modèle. Et il ajoutait aux pages de son journal ces lignes intimes, qui font à la fois son éloge et celui de sa noble compagne : « Mon Dieu, que la vie est difficile, mais qu'il est beau et bon de la franchir comme nous le faisons, appuyés chrétiennement l'un sur l'autre, et marchant la main dans la main, les regards en haut ! De cette façon on peut chanceler, mais jamais on ne tombe. Élevons de notre mieux nos enfants, leur inspirant surtout l'amour de Dieu ».

Ainsi pensait, écrivait et vivait ce grand catholique « tout vivant de vie surnaturelle » ; au foyer des Castang, dans une sphère plus modeste et d'une façon solitaire et ignorée, on pensait et on vivait de même, « appuyés chrétiennement l'un sur l'autre, la main dans la main, les regards en haut... » Les deux époux élevaient de leur mieux leurs enfants, leur inspirant surtout l'amour de Dieu... L'éloquence manquait peut-être pour le dire ; la foi ne manquait pas pour le faire. Cette foi robuste du paysan de la Dordogne ressemble à celle du paysan breton elle opère des merveilles, car « le juste vit de la foi » et cette vie est de vigueur éternelle... Avant tout, la famille Castang était une famille de croyants et telles étaient ses croyances de foi, d'espérance, et d'amour, qu'aucune épreuve ne la détachera du Crucifix, qu'aucune tribulation ne la séparera de Dieu. Elle donnera au Seigneur Jésus tout ce qu’Il lui demandera : des anges à son Ciel, des vierges à son cœur... et ces sacrifices déchirants se feront chrétiennement ; la nature éprouvera de douloureux tressaillements et répandra ses pleurs, mais la foi placera l’Amen sur toutes les lèvres et dans tous les cœurs. Il est si fort celui qui croit, qui espère et qui aime !!! Nous verrons dans la suite combien cette famille bénie possédait cette triple force.

Chargés de nombreux enfants, M. et Mme Castang virent bientôt diminuer leur modeste aisance; avec les enfants se multiplièrent les soucis, et parfois les angoisses du lendemain, car ce lendemain n'était pas assuré... mais le père et la mère ne cessèrent point pour cela de pratiquer les actes de la charité chrétienne et d'en laisser à leurs enfants de magnifiques exemples. Écoutons la fille aînée célébrer en quelques lignes la piété éclairée de ses excellents parents et nous révéler quelque chose de leur douce charité : « Ma mère, écrit-elle, était une femme d'un rare bon sens et d'un cœur si bon qu'il ne pouvait voir la souffrance sans la soulager. Sa piété n'avait rien d'amer, rien de petit : c'était une vraie chrétienne, non une bigote ! Elle était d'ailleurs bien secondée dans sa tâche pénible de former les enfants à la vertu par mon cher papa, lui aussi, bon chrétien s'il en est. Un jour, c'était midi, il entre précipitamment, le visage radieux : « Mes enfants, nous dit-il, à genoux, nous allons réciter ensemble trois Ave Maria pour remercier la Très Sainte Vierge ! » Il venait de conclure heureusement une affaire importante.

À une piété vraie, mes chers parents joignaient une tendre compassion pour les malheureux ; notre maison était pour ainsi dire leur rendez-vous ; à table et au coin du feu, ils avaient leur place. Je n'ai jamais vu l'un d'eux frapper en vain à la porte du logis paternel. Le lendemain d'une fête, il s'en était déjà présenté plusieurs ; à tous on avait fait une petite aumône. Tout à coup il en arrive un autre. Une de nos parentes, en visite chez nous, s'avisa de le renvoyer sans l'avoir secouru. Mon père l'ayant appris, m'envoya à sa recherche pour lui remettre une petite obole, disant qu'un sou donné au pauvre n'appauvrit jamais. Une autre fois c'est une pauvre femme ; elle porte au bras un enfant demi-nu, par une pluie battante et un froid assez vif... elle demande du secours, c'est une vraie miséreuse ! Ma chère maman tend les bras à cette infortunée, lui ouvre la porte de sa maison et les trésors de son bon cœur, elle habille de son mieux les deux êtres souffreteux, les réconforte et les renvoie heureux et contents.

Dans un pareil milieu, comment ne pas prendre goût à la vertu que nos chers parents avaient appris à aimer eux-mêmes sur les genoux de pieuses et saintes mères ! Cet héritage qu'ils avaient reçu de leurs aïeux, ils cherchaient toutes les occasions de nous en faire comprendre l'inestimable valeur. À cette école, ma chère petite Germaine contracta de bonne heure des habitudes de piété, et, encore en bas âge, son cœur battait déjà d'amour pour le Dieu Charité et s'ouvrait tout grand à la compassion des misères d'autrui.

Toute jeune encore, la chère enfant se faisait déjà remarquer par un fonds de piété qui réjouissait ma pauvre maman. Son recueillement pendant la prière était remarquable ; à la voir les mains jointes, les yeux bien fermés, on ne doutait pas que cette chère petite créature ne comprît déjà qu'elle parlait au bon Dieu... Ma mère excellait d'ailleurs dans l'art difficile de nous former à la piété ! »

Voilà donc Germaine, à peine sortie des langes, qui nous apparaît en prière, les mains jointes et les yeux bien fermés. Telle elle restera toute sa vie ! Toujours maîtresse d'elle-même, âme de prière et d'oraison, aspirant dès ses plus jeunes années à cette vie contemplative qui était son élément, les mains levées vers ce Jésus qu'elle appelait dans tous les élans de son amour virginal, les yeux fermés aux choses de la terre qui ne lui parurent jamais dignes d'un seul de ses regards.

« En avançant en âge, nous dit Marie de Saint-Germain la chère fillette croissait aussi en amour pour nos parents chéris ; c'était presque de la vénération qu'elle avait pour eux ; pour rien au monde elle n'aurait voulu leur causer délibérément du chagrin ».

De bonne heure, elle leur rendit amour pour amour, dévouement pour dévouement. Comprenant très bien de quels soins et de quelle tendresse elle était l'objet, elle voulut à son tour aimer et se dévouer. Dieu lui donna l'occasion de se former toute jeune aux austères pratiques du dévouement familial. Après Germaine, sept autres enfants furent tour à tour déposés dans le petit berceau, où cinq fois déjà Mme Castang avait bercé de tendres nouveau-nés. Germaine, petite sœur chérie de ses aînés, voulut être à son tour la grande sœur des frères et sœurs qui la suivirent. Un tel dévouement fut précieux pour Mme Castang... Elle accepta avec ravissement et d'autant plus volontiers que souvent privée de sa fille aînée, qui habitait presque continuellement chez son oncle, elle retrouvait en Germaine une seconde Lucie : même cœur, même raison, même dévouement. M. Castang nous racontait un jour avec admiration que Germaine, si petite encore qu'elle ne pouvait porter ses petits frères et sœurs, se constituait déjà leur gardienne vigilante, les levait et les couchait pour éviter toute fatigue à sa mère, et s'y prenait si bien pour soigner ces chers petits enfants, en l'absence de leur maman, que celle-ci déclarait être fort tranquille et rassurée lorsque les bébés étaient laissés à la garde de Germaine. La douce Lucie, ainsi que nous venons de le dire, avait dû laisser à Germaine son rôle de sœur aînée.

« Les charges de notre nombreuse famille et l'insuccès des affaires, nous dit Marie de Saint-Germain, inspirèrent à mon oncle Castang qui demeurait non loin de chez nous, de me prendre fort jeune avec lui. N'ayant sous les yeux que des exemples de vertus, le germe de la vocation religieuse qui était en moi se développa rapidement. Le moment de répondre à l'appel de Dieu étant venu, ce fut encore ce cher oncle qui m'en fournit les moyens.

J'avais treize ans lorsqu'il fallut m'arracher des bras de ma pauvre mère que je ne devais plus revoir, me séparer de mon père ému, mais si chrétiennement résigné, dire adieu à mes frères et sœurs en larmes. Il m'en coûta énormément de briser les liens que la nature avait créés si forts... Mes sanglots redoublèrent en disant adieu à ma petite Germaine, alors enfant de huit ans environ ; je la pressai longtemps sur mon coeur, des larmes plein les yeux et le cœur brisé. À grand'peine on put nous séparer. Avions-nous le pressentiment de ne pas nous revoir ici-bas ? je ne sais... mais ce que je puis assurer, c'est que j'eus une peine incroyable à me faire à l'absence de ma petite Germaine ».

On le voit, le Seigneur commençait à puiser de main divine dans le vivant trésor de cette famille patriarcale. Seule, la main puissante d'un Dieu pouvait rompre des liens si doux et si forts ; seul, son Cœur divin pouvait réclamer de si précoces sacrifices. À treize ans, renoncer aux baisers d'un père et d'une mère, se séparer de petites sœurs et de petits frères charmants, s'arracher violemment à tout ce qu'on aime pour s'en aller loin, bien loin de la terre natale, se clouer à la Croix de Jésus et dire un oui d'amour à tous ses divins vouloirs, oh ! vraiment le doigt de Dieu était là, traçant devant la future religieuse le lumineux sillon de la voie royale de la Croix.

Dieu réclamait un vierge : on la lui donna généreusement et saintement et nous ne savons ce qui est le plus admirable, de l'élan sublime de cette enfant de treize ans qui déclare nettement que le Christ l'appelle et qu'il faut qu'elle le suive, ou de la générosité parfaite de ce père et de cette mère qui n'entravent en rien la vocation sainte de cette fille chérie, ou encore du magnifique dévouement de cet oncle bienfaiteur qui, loin de détourner sa nièce de cette belle vie religieuse à laquelle elle aspire, se fait au contraire, son guide et son protecteur et la fait passer de sa maison au noviciat des Sœurs de Saint-Joseph.

La vocation de Lucie ne rencontra donc aucun obstacle, mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, elle ne fut pas exempte des cruelles douleurs de la séparation. Les scènes touchantes du « Relicto patre » de l'Évangile se renouvelèrent à Nojals ; comme les Apôtres, Lucie sacrifia ceux qu'elle aimait à l'amour du Christ Roi, et, laissant tout, elle le suivit (1)…

Après elle, d'autres petites sœurs charmantes seront présentées au Roi, mais Lucie ne les attend pas... Le Maître l'appelle : elle court, elle vole, elle ouvre à ses sœurs la voie qui mène au cœur du Roi des Vierges ; elle prend la part de Marthe, vouée à tous les dévouements ; plus tard, Germaine choisira celle de Marie, vouée à tous les sacrifices de la solitude et à toutes les mystérieuses beautés de la contemplation…

L'Institut qui ouvrait ses portes et son cœur à la fille aînée de M. Castang était celui des religieuses de Saint-Joseph d'Aubenas (Ardèche). L'éloge de cette Congrégation n'est pas à faire. Depuis longtemps déjà le nom de ses religieuses est mille fois béni, leurs œuvres louées, leur dévouement reconnu et honoré. À nous aussi, il est infiniment doux de rendre hommage à la sainteté et à l'héroïsme de ces Marthes de Jésus, nos sœurs germaines en la foi ! Nos deux familles religieuses, unies en l'Amour de leur commun Maître et Seigneur, s'aiment, se comprennent et prient l'une pour l'autre…

L'intérêt dévoué que les Religieuses de Saint-Joseph accordèrent toujours à la famille Castang nous porte à faire connaître à nos lecteurs les origines et le but de leur sainte Congrégation. Premières institutrices de Germaine et bienfaitrices de ses sœurs, elles ont un droit particulier à notre respectueuse attention. La Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph d'Aubenas est l'œuvre de M. l'abbé Mazard. Appelé, en 1804, à réorganiser la paroisse de Vesseaux, il avait d'abord été douloureusement frappé de l'état d'ignorance où se trouvaient les enfants il résolut donc d'apporter un remède à ce mal bien regrettable. Dans ce but, le saint prêtre jeta les yeux sur deux filles vertueuses de sa paroisse. Après s'être assuré de leur dévouement aux œuvres de bien, il les engagea à ouvrir une école et s'imposa pour cette fondation de pénibles sacrifices. Les premiers essais dépassèrent les espérances du pieux fondateur. Son âme sacerdotale conçut alors le dessein de pousser plus avant une œuvre qui lui sembla providentielle et d'assurer, non seulement à sa paroisse, mais encore à un grand nombre d'autres qui en étaient dépourvues, le bienfait de l'instruction chrétienne. Pour atteindre cette fin, M. Mazard, encouragé par ses supérieurs, donna de nouvelles compagnes aux premières filles qu'il avait réunies. Les dévouements ne firent pas défaut, et la petite Communauté reçut en 1822 une première approbation de Monseigneur de Mons, alors évêque de Viviers ; elle adopta les statuts et les règles des Sœurs de Saint-Joseph, établies au Puy en 1650 par Monseigneur de Maupas et approuvées en 1651 par le roi Louis XIV. La Communauté de Vesseaux fut successivement dirigée, dans son berceau, par deux supérieures de la maison de Lyon où la Congrégation de Saint-Joseph avait été rétablie, après la Révolution de 93, par le cardinal Fesch. Depuis lors, la Congrégation de Vesseaux. dont le siège a été transféré à Aubenas, s'est rapidement développée. Elle compte aujourd'hui 400 religieuses réparties dans les départements de l'Ardèche, du Gard, de la Dordogne, de l'Isère, des Bouches-du-Rhône, de Vaucluse et du Var.

Tandis que le noviciat des chères Sœurs de Saint-Joseph reçoit dans son sein la jeune Lucie Castang et la forme à toutes les vertus et à tous les sacrifices, revenons de quelques années en arrière, et retrouvons Germaine dans la joie et l'épanouissement de ses quatre ans, sur les bords de ce petit ruisseau enchanteur qui a toujours charmé Lucie et Germaine.

Après la mort de cette dernière, Marie de Saint-Germain demandera à tous les échos de lui parler de sa bien-aimée... elle interrogera même les eaux limpides du ruisseau de Nojals !... L'enfant chérie avait jeté tant de frais éclats de rire à travers ses roseaux chanteurs... elle avait effeuillé tant de marguerites sur ses bords pour savoir si, oui ou non, la fleurette mystérieuse et capricieuse voulait faire d'elle une « religieuse »... elle avait tant semé d'Ave Maria sur les rives de ce petit fleuve de son village, alors qu'assise dans les hautes herbes, elle tressait pour la Vierge des guirlandes de pâquerettes et de bluets... elle avait surtout payé si cruellement la joie enfantine qu'elle goûta un jour à se baigner dans ses eaux glacées, qu'en vérité le petit ruisseau de Nojals pouvait être pris à témoin des premières joies et des premières douleurs de l'enfance de Germaine.

« Petit ruisseau — s'écrie en pleurs, Marie de Saint-Germain (2) — petit ruisseau qui baignes de tes eaux limpides le village natal, petit ruisseau calme et tranquille comme la petite fleur que tu vis éclore, parle-nous à ton tour de ses jeux enfantins dont tu as été le témoin familier et toujours trop discret... parle-nous des innocentes conversations que ton eau fuyante recueillait des lèvres candides de ma petite sœur... dis-nous les délicieux moments qu'elle a passés sur tes bords tout semés de primevères et de violettes, alors qu'elle y faisait sa moisson fleurie... Gracieux bouquets, fraîches guirlandes que nous tressions ensemble, parlez-moi, vous aussi, des sentiments pieux qui animaient ma sœur chérie, lorsqu'elle vous déposait sur l'autel de Marie... » Petit ruisseau — ajouterons-nous — parle-nous aussi des larmes et des premières souffrances de Germaine... »

Ici arrêtons-nous... et, sur les bords du fameux ruisseau, assistons à la scène aussi champêtre que néfaste qui ouvrit pour Germaine l'ère de mille douleurs…

C'était un jour de printemps « tout de parfums et de soleil », mais la brise était froide et le ciel n'avait pas encore l'azur des beaux jours. Cependant, comme pour s'en consoler et sécher les larmes de ses giboulées de la veille, mars envoyait aux prés et aux bois ses sourires de renouveau, auxquels répondait le sourire des pâles primevères, le parfum des modestes violettes et le gazouillis des oiseaux. L'abeille avait ouvert ses ailes d'or, et, disant bonjour aux premières pâquerettes, glissait légère et bourdonnante sur le doux vert satiné des premières feuilles des haies... Oh ! qu'il était joli ce printemps à Nojals !... et que de suaves harmonies chantaient par les brins d'herbe et par les nids de mousse : « Créatures du Seigneur, louez toutes le Seigneur, louez-le et exaltez-le à jamais !... »

Mais chut ! Taisez-vous, petits oiseaux, arrêtez-vous, abeilles, inclinez-vous, fleurettes, laissez l'enfance exulter à son tour : laudate pueri Dominum... Voici que vient en folâtrant un essaim gracieux de petits enfants de Nojals... jetant à tous les échos les notes fraîches et gaies de leurs voix rossignolantes, saluant chaque fleur d'un regard étonné et ravi ; la troupe des bambins arrive sur les bords du ruisselet d'argent et répond au timide glou-glou de ses eaux serpentantes par ses longs cris de joie... Ils sortaient tous de l'école, ces délicieux innocents, et, soit le bonheur d'avoir quitté la classe et son grand tableau noir, soit le plaisir de voir du soleil et des fleurs, ils battaient des mains, sautaient, chantaient, criaient et se demandaient quoi dire et quoi faire pour mieux célébrer leur joie et leur liberté… Germaine, la blondinette, et ses frères faisaient partie de la bande joyeuse, prenant leur part de gai plaisir. Or, tout ce petit peuple de lutins, ayant bien ri, causé et couru, allait se reposer haletant sur l'humide tapis de naissant gazon, tout étoilé de blanches pâquerettes, lorsque l'un des petits écoliers, âgé de six ou sept ans, fit cette audacieuse proposition : « Voulez-vous bien vous amuser ?... — Oui ! oui, répondirent en chœur les enfants. — Eh bien, dit l'imprudent, traversons le ruisseau !... »

Aussitôt fait que dit ! Chacun se déchausse et se prépare à la traversée. Petite Germaine était courageuse ; elle ne voulut pas être en retard... elle n'avait que quatre ans, mais songea-t-elle à se faire de son âge une dispense pour ne pas suivre la bande ? Les petits papillons volent aussi bien que les grands et la baby n'était ni la moins agile, ni la moins décidée de la troupe enfantine. Vite, elle quitte ses petits souliers et ses gros bas de laine, puis, entraînée par la bande des petits baigneurs, elle entre dans le ruisseau glacé. Tous les enfants s'y tiennent par la main ; ils rient, ils sautent, arpentent le ruisseau, s'y promènent de long en large, et, au lieu de le traverser rapidement, ils y restent et y prennent leurs ébats… C'est à qui barbotera et se mouillera le plus... Ils sont si contents et si fiers d'avoir découvert pareil jeu qu'ils ne songent point à en finir... Tout à coup passe une femme de Nojals. Elle est stupéfaite en voyant ces enfants courir dans l'eau froide du ruisseau. Elle les apostrophe rudement : « Voulez-vous bien sortir de là, petits gamins, tas de polissons !!! » puis, tout en les .grondant, elle les fait immédiatement sortie du ruisseau, leur intime l'ordre de se chausser promptement et de rentrer chez eux. Comme elle était très liée avec la famille Castang, elle se chargea de reconduire elle-même Germaine et ses frères chez leurs parents. Elle prit la petite fille par la main, fit marcher les garçons devant elle, et, chemin faisant, les gourmanda sans se gêner. La brave femme avait grandement raison de blâmer telle imprudence. Si les autres enfants ne s 'en ressentirent pas, peut-être parce que la prudente villageoise les avait fait sortir à temps de ce bain glacé, Germaine, probablement d une complexion plus délicate, en subit bientôt les terribles conséquences. Elle raconta elle-même qu'en quittant l'école elle avait excessivement chaud, parce qu'il y avait un poêle dans la classe, « puis, dit-elle, j'avais de gros bas de laine que je quittai pour entrer dans l’eau où j'eus bien froid ! » Il est facile de concevoir qu'elle éprouva une transition terrible et qui eût pu être mortelle. Hélas ! elle le fut dans ses suites. La belle petite Germaine de quatre ans laissa dans le ruisseau de Nojals sa magnifique santé, et lorsque, quatorze ans plus tard, la science découvrira la terrible maladie dont Germaine devra mourir, on pourra assurer que ce fut en cette journée néfaste que la chère petite fille prit le germe de ce mal qui ne pardonne pas !

En effet, peu après la promenade dans le ruisseau, Germaine tomba dans une sorte d'assoupissement qui devint bientôt inquiétant. Durant trois jours, elle ne fit que dormir. En arrivant à l'école, l'enfant se couchait par terre et s'endormait presque subitement. Les bonnes Sœurs s'alarmaient et disaient entre elles : « Cette enfant est malade ! » On la soigna au mieux et l'intérêt et la sympathie redoublèrent à l'égard de la fillette déjà si aimée. Quant à M. et à Mme Castang, ils étaient désolés de voir leur belle petite fille faible et assoupie. Si on lui demandait de quoi elle souffrait, elle répondait simplement que les jambes lui faisaient bien mal, puis, peu à peu, la jambe gauche fut tout à fait paralysée : la paralysie monta jusqu'au genou ; ce n'était que le commencement de bien des maux. A partir de ce moment, Germaine boita et souffrit beaucoup de la pauvre jambe infirme. Mais cela n'altéra en rien sa sérénité ; elle conserva sa joyeuse humeur, et, si elle souffrit beaucoup, elle ne se plaignit jamais.

Cependant, M. et Mme Castang étaient navrés de l'état de Germaine ; ils demandèrent à la médecine la guérison de cette cruelle infirmité ; elle n'y put rien et se déclara impuissante. Mme Castang ne pouvait se résigner à voir sa fille infirme ; elle supplia le Ciel de prendre compassion de son enfant, et répandant ses larmes et ses prières aux pieds de sainte Anne, la patronne des familles chrétiennes, elle lui demanda la guérison miraculeuse de son enfant. Tous les habitants de Nojals se considèrent comme les enfants de sainte Anne et recourent filialement à elle dans tous leurs besoins. Les religieuses de Saint-Joseph d'Aubenas, qui, depuis vingt ans, dirigent l'école mixte de Nojals ne commencent pas une classe sans invoquer avec la Très Sainte Vierge et saint Joseph : la bonne Dame sainte Anne !

Laissons Marie de Saint-Germain nous parler elle-même de sainte Anne de Clottes et de la confiance de sa mère envers l'épouse de Joachim : « Fréquenté en tous temps, l'humble sanctuaire de sainte Anne, à Clottes, le devient surtout pendant le mois de juillet, que la piété des fidèles consacre à honorer d'un culte spécial la Sainte Mère de la Vierge Marie. Non seulement s'y rencontrent des pèlerins de tous les villages d'alentour, mais encore de vrais pèlerinages, parfaitement organisés, et qui viennent de pays éloignés. C'est un courant perpétuel de prières qui s'accentue encore le 26 juillet. La fête de la sainte y est célébrée en grande pompe. La chapelle est, ce jour-là, ornée de son plus beau décor. Guirlandes, fleurs, cierges, chants, rien n'est épargné pour honorer la Sainte Mère de Marie. Une procession va de l'église paroissiale à l'antique chapelle de Clottes... Alors, là-haut, à 1500 mètres sur le coteau, retentissent des chants en l'honneur de la bonne Dame sainte Anne... son nom est sur toutes les lèvres, sa louange dans tous les cœurs. C'est qu'on ne l'invoque pas en vain, et les modestes mais nombreux ex-voto qui tapissent les murs de la pauvre chapelle au pignon démantelé sont une double preuve de sa bonté pour ses enfants et de son puissant crédit auprès du bon Dieu (3).

Notre chère maman, plus confiante dans le secours du Ciel qu'en l'art des médecins, résolut, sur le conseil d'un saint prêtre, de demander solennellement la guérison de la chère petite Germaine à sainte Anne, le jour de sa fête. Le bruit s'en répandit à Nojals et aux alentours, et, le 26 juillet de cette année, la foule se pressait dans l'humble chapelle, plus compacte et plus recueillie que jamais. Chacun compatissait à l'épreuve d'une mère désolée et se sentait pressé de demander la guérison de son enfant, que l'on voyait toujours aimable et souriante.

Bien des larmes coulèrent lorsque, en présence du Très Saint Sacrement exposé, le prêtre officiant demanda à haute voix la guérison de la pauvre petite fille... Mais, hélas ! sainte Anne n'entendit pas nos suppliques, et plus tard Notre-Dame de Lourdes n'exauça pas davantage nos prières.

Dieu avait décidé que ma chère petite sœur porterait la Croix toute sa vie... Ç'a été pour son bien et sa sanctification, n'en doutons pas !... »

 

Notes

 

(1). Matth., IV, 22.

(2). Notes intimes.

(3). Le sanctuaire de sainte Anne est très cher aux habitants de Nojals : ils ne craignent pas
de s'imposer des sacrifices pour entretenir le Sanctuaire « de la bonne Dame sainte Anne ! » C'est ainsi que M. le maire de Nojals a fait élever un petit chevet de forme ogivale sur des piliers et des nervures de bois.

 


 

 

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