Fleur du Cloître

 

Chapitre Troisième

Caractère de Germaine

 

« Jésus, le Dieu mille fois bon,

J'étais toute petite encore,

Me fit entendre le doux son

De sa voix que le monde ignore ».

(Mathilde de Nédonchel).

 

Comme à la fille du comte de Nédonchel et de Marie de Choiseul, Dieu parla dès l'aurore de sa vie à la fille de Germain Castang et de Marie Lafage. Toute petite encore elle semblait entendre une voix que le monde ignore, et cette voix lui révélait déjà les beautés de la vertu, les secrets du Ciel et les divins désirs du Cœur de jésus. C'était sans doute pour répondre à cette voix que l'enfant courait souvent à l'église se prosterner devant la petite porte du Tabernacle, fixant de ses grands yeux la petite serrure du pavillon d'amour et murmurant de petites prières qui allaient droit au Cœur sacré du Sauveur... Que répondait donc Notre Seigneur à cette petite enfant ? Ah ! Sans doute, Jésus-Hostie disait déjà à cette âme innocente : « Enfant, donne-moi ton cœur et je te donnerai le mien ! » L'avenir devait prouver que toujours Germaine avait été à jésus, et que toujours jésus avait été à Germaine. De l'aurore du baptistère au dernier jour de sa vie, la bien-aimée du Seigneur pourra dire : « Voilà mon Bien-Aimé qui parle... Vox dilecti… Vox dilecti... » Germaine l'entendra toujours des deux oreilles de la pureté et de l'amour. Elle était une fleur d'innocence le Tabernacle du sanctuaire de Nojals la vit en bouton… le Tabernacle du Monastère la verra épanouie... les Tabernacles éternels la gardent aujourd'hui dans les épanouissements de l'Immortalité... « Parce qu'elle était agréable à mes yeux, — nous dira le Créateur — je l'ai enlevée de la terre où l'on meurt, pour la transplanter dans la terre où l'on vit ».

Ceux qui ont connu Germaine ont toujours été hantés par la pensée qu'elle passerait rapidement au travers des ombres de l'exil. « C'est une enfant extraordinaire », disaient ceux qui la voyaient dans l'intimité, et l'on se demandait avec émotion : « Vivra-t-elle ? » Le fait est que cette charmante petite créature tenait plus du ciel que de la terre : c'était comme une fleur du Paradis égarée sous de sombres climats : nulle marguerite de Nojals n'égalait l'éblouissante fraîcheur de cette petite âme toute blanche, nulle violette n'aura jamais son parfum d'humilité... Nous qui avons vu de près la beauté virginale de cette vierge en fleur, nous l'appellerions volontiers : « Le lys de Nojals ! »

Elle n'avait point encore atteint l'âge de raison qu'elle était déjà toute à Dieu par l'amour de son cœur d'ange et toute au prochain par les élans de la charité. On peut dire de Germaine qu'elle ne s'est jamais appartenu. Sa vie était de se donner et de se prodiguer dans l'exercice du plus pur dévouement. Son premier champ d'héroïsme fut le foyer familial : penchée sur le berceau des anges qui la suivent, elle les berce, leur sourit et leur passe le biberon… ne résistant pas quelquefois au plaisir d'y goûter avant le cher nourrisson... innocente gourmandise, qu'elle se reprochera plus tard comme vol à ses petits frères !! Un saint prêtre, ami de la famille, nous dit que Germaine « venait souvent à l'église, assistait à tous les offices, y conduisait ou y portait les benjamins de la famille dont elle était la bonne accoutumée, dans les intervalles des heures de classe et souvent pendant la classe même... » Elle ouvrait tout grands ses petits bras au dernier bébé, les lui offrait pour berceau vivant, et cela, elle le faisait avec tant de cœur et de grâces que Mme Castang en était émue jusqu'aux larmes.

Tout était si bien équilibré dans cette petite tête d'enfant, tout s'harmonisait si admirablement dans son cœur et son intelligence que, dès sa plus tendre enfance, ses parents comprirent le trésor qu'ils possédaient et ils en bénirent l'Auteur de tout don.

Les premières années de la pieuse enfant s'écoulèrent — nous l'avons déjà dit — dans une atmosphère toute particulière de piété et de charité. Sur les genoux de sa mère si intelligente, si pieuse, si chrétienne, la fillette apprit à aimer son Dieu par-dessus toutes choses et son prochain comme elle-même... plus qu'elle-même.

Mme Castang forma la conscience de sa fille, comme si elle eût eu le pressentiment des pieuses destinées de cette enfant de bénédiction… et Germaine, comme si elle eût eu l'intuition de la brièveté des jours que lui compterait le Seigneur, se hâtait, pour ainsi dire, de devenir bonne, pieuse et sainte…

Consommée en peu de temps, elle devait remplir un grand nombre de jours (1). Il lui semblait qu'elle n'aurait jamais assez de temps pour aimer et chérir de tout son cœur la Croix de jésus que sa mère lui apprenait à voir et à baiser dans toutes les épreuves de la vie. Ces épreuves furent grandes et terribles pour Germaine et sa famille, mais jamais elle ne s'en plaignit. Sa mère lui avait appris de bonne heure à dire l'Amen perpétuel... et tous les chagrins, toutes les douleurs de cette sainte famille furent toujours renfermés entre un fiat de résignation et un Amen d'amour. La jambe malade de Germaine lui occasionna de grandes souffrances et un traitement douloureux. Jamais l'enfant ne se plaignit de son état d'infirmité et de ses pénibles conséquences. C'est que sa mère lui avait dit tant de choses consolantes sur la souffrance chrétiennement supportée, qu'elle était douce envers le mal et presque radieuse sur la Croix. Qui dira ce qui se passait dans l'âme de la mère chrétienne lorsque, tenant sur ses genoux cette petite fille déjà marquée du signe de la souffrance, elle lui parlait de Dieu si infiniment bon, du Crucifix et de l'amour du Dieu crucifié ; de Marie, la Mère admirable... des anges... des saints... des épreuves passagères de ce monde et des joies sans fin de l'Éternité !... Germaine aux yeux bleus, aux longues et soyeuses boucles d'or se pressait contre le cœur de sa mère, et comprenait si bien toutes ces divines choses que la mère ne cessait pas de les lui répéter. Ce fut sûrement dans les bras de sa mère que Germaine fit son premier acte d'amour de Dieu !... Oh ! ravissante théologie du cœur des mères ! comme elle nous révèle de célestes choses !… et comme elles nous font aimer le bon Dieu, nos mères chrétiennes, avec le catéchisme à la main, le sourire sur les lèvres et leur amour plein le cœur... Oh ! Les mères ! Elles sont des docteurs à part ! Demandons à saint Augustin, à saint Symphorien, à d'héroïques « Frères martyrs », à Eustochium, à saint Bernard, à saint Louis, quelles notions, quels principes, quels exemples, quelles leçons de vertus chrétiennes et quelles énergies d'amour céleste ils reçurent de ces femmes admirables qu'on nomme avec autant de piété que de vénération : Monique, Augusta, Symphorose, Félicité, Paula, Aleth et Blanche de Castille !... Interrogeons tant d'autres saints et saintes et demandons-leur ce qu'ils durent à leurs mères... « Interrogez-vous vous-même ; disais-je souvent à Marie-Céline, et rappelez-vous ce que vous devez à celle qui vous donna le jour ». Et Céline me répondait : « Ma chère maman était si parfaite qu'on la considérait comme une sainte !!!... » Generatio rectorum benedicetur ! Les justes engendreront des enfants dignes d'être bénis par Dieu. M. et Mme Castang devaient voir se vérifier cet oracle de la Sainte Écriture : leurs enfants étaient bénis du Seigneur…

Ennemie du luxe et de l'oisiveté, forte et douce dans l'adversité, calme dans ses joies, hélas ! si rares, modeste dans ses œuvres de charité, grande dans sa dignité douze fois maternelle, Mme Castang était bien la femme forte qui avait accumulé en son cœur de vrais trésors de sagesse surnaturelle... Ces trésors, elle les communiquait aux siens par ses exemples de vertus et ses conseils pleins de justesse et d'à-propos. Rude pour elle-même, elle voulait que ses enfants sussent faire face à la douleur aussi joyeusement et saintement que possible. Germaine entendit souvent sa mère lui répéter cette phrase austère : « Il faut s'habituer à tout, ma fille... on ne sait pas ce que l'avenir réserve... » et la chère maman, remplie de prudence et de sagesse, exigeait que la petite fille sût faire généreusement tous les petits sacrifices. À table, elle devait manger courageusement de tout... à l'école, en famille, être le modèle des benjamins ; dans les contestations qui pouvaient s'élever parmi tant d'enfants, être le bon ange de paix et de conciliation... à l'église, être pieuse, modeste, recueillie.

De bonne heure, Germaine fut formée à l'ordre et à l'économie ; de bonne heure aussi, elle apprit à faire des sacrifices et à vaincre les saillies de son caractère, naturellement vif, pétulant, impétueux. Pour ceux qui ont connu Germaine à dix-huit ans, ils se feront bien difficilement une idée de ce qu'elle était à six ou sept ans. La modestie et la douceur de cette jeune fille, son calme imperturbable, sa patience incomparable auraient pu faire croire qu'elle n'avait jamais eu à lutter et qu'elle était née avec une nature, sinon froide et morte, du moins avec cette nature paisible et silencieuse qu'aucun événement ne semblait troubler ni émouvoir. Loin de là, Germaine était d'une sensibilité extraordinaire et d'une vivacité qui, toute voilée de douceur qu'elle était, ne l'en faisait pas moins souffrir dans les luttes intimes qu'elle se livrait. A la fois fière et humble, énergique et douce, vive, enjouée, rieuse, et tout ensemble calme, paisible et sérieuse, cette nature d'élite était exposée aux combats à outrance. Elle en eut : c'était l'éternelle lutte entre la terrestre nature et la céleste grâce ! Germaine fut puissamment aidée dans le travail de sa perfection par l'éducation qu'elle reçut de sa mère. Mme Castang aimait beaucoup sa fille, mais elle ne lui passait aucun caprice ; la fillette apprit de bonne heure à plier sa volonté ; sa mère n'était pas femme à laisser ses enfants suivre à leur gré leurs petites passions naissantes et à s'entêter dans leurs mutineries du premier âge. Les enfants savaient de plus se soumettre sans murmure aux petites pénitences que leur valait chaque sottise. Germaine connaissait la fermeté de sa mère, elle acceptait de bon cœur les punitions qu'elle lui infligeait ; cependant, malgré sa confiance et sa soumission filiales, il lui arriva plus d'une fois de trembler à la pensée de se trouver devant sa mère après quelque espièglerie. Cela nous remet en mémoire une aventure de sa petite enfance... c'est elle-même qui nous l'a racontée.

Citons cette page des « malheurs de Germaine !!! »

Un jour de grande fête — c'était, je crois, la Fête-Dieu — sa chère maman l'envoya à la procession, vêtue d'une jolie robe blanche. Dans sa fraîche parure, elle suivit, joyeuse, tous les exercices de ce beau jour et elle pria bien Jésus-Hostie pour tous ceux qu'elle aimait... Elle se croyait en Paradis, à la procession des anges… Hélas ! Elle était bien encore sur la terre, la pauvrette !... Or voilà qu'en revenant de chez une petite amie avec laquelle elle avait effeuillé des roses devant le bon Dieu, elle aperçut dans un petit bois une jeune bergère qui gardait un troupeau de vaches.

« je connaissais la petite vachère, dit Germaine, l'occasion me parut belle de prendre la clé des champs... je courus à elle et lui racontai toutes les beautés de la procession. Nous causâmes longtemps sous les grands arbres, et, dans ce lieu plein de fraîcheur, j'oubliai les heures qui passaient et ma mère qui m'attendait... »

Des massifs de framboisiers se trouvaient proche des causeuses. La bergerette proposa à Germaine de cueillir leurs fruits parfumés pour se rafraîchir, car elle mourait de soif. La fillette fut ravie de la proposition et, ramassant toute une profusion de belles framboises, elle les mit… devinez où ?... dans sa jolie petite robe blanche tout immaculée, dont elle osa bien se servir en guise de tablier... Puis elle revint s'asseoir sur le tapis de fougères et elle s'apprêta à savourer les exquises framboises ; elle était si contente de sa cueillette ! Mais, en ouvrant les plis de sa petite robe, elle la vit teinte — et teinte à merveille — d'un beau jus de framboises...

Elle fut consternée… elle pleura amèrement. Comment rentrer à la maison dans cet état lamentable ? Elle n'aurait plus voulu sortir du bois et elle retarda indéfiniment son retour. La crainte de faire de la peine à sa mère et la pensée d'être bien grondée semblaient la clouer au tapis de fougères, à l'ombre des framboisiers, cause de son malheur. La bergère partagea ses ennuis, mais qu'y pouvait-elle ? C'était tard… elle lui conseilla de rentrer...

Enfin, elle s'y décida, mais pour retarder l'instant fatal qui la mettrait en présence de sa mère, elle entra à la maison par une porte détournée, et, leste comme un oiseau, elle monta dans sa chambre, puis, tout habillée, toute chaussée, elle se glissa dans son lit et se tint coi... faisant un triste examen de cette journée si bien commencée, si tragiquement finie...

Pendant ce temps, la désolation régnait dans la maison où l'on ignorait le retour de la retardataire. On se demandait ce qu'était devenue Germaine... Son père et ses frères couraient par les rues du village et la réclamaient à tous les échos... Tout à coup, Mme Castang entra dans la chambre où la fillette se cachait sous ses draps... Elle y venait chercher un objet dont elle avait un pressant besoin. Ses yeux tombèrent sur le lit de la fillette... il avait un aspect étrange… la maman eut le pressentiment que le lit était transformé en cachette... « Mais, dit-elle en fixant le lit, mais... qu'est-ce que je vois ?… Serais-tu là, Germaine ?... » — Point de réponse ! La maman s'approcha, tira vivement draps et couvertures, et elle vit sa coupable à la robe blanche... toute framboisée... On devine que Germaine dut sortir de son lit aussi rapidement qu'elle y était entrée et avouer sans détour ses sottises.

« Ma mère ne me ménagea point les reproches, dit Germaine, et pour pénitence, elle m'ordonna de me recoucher sans souper... tout le monde paraissait fâché contre moi… Oh ! la triste soirée... oh ! Les malheureux framboisiers !... Cependant, un de mes grands frères vint furtivement me glisser un joli petit morceau de pain... je le mangeai, séchai mes larmes, et m'endormis !!! »

C'est à cette époque de la vie de Germaine qu'il faut rattacher une autre de ses petites aventures d'enfance, odyssée ravissante, et qui nous dépeint bien Germaine à six ans.

Un beau dimanche, un roulement de tambour rassembla tous les curieux sur la petite place de Nojals... Ce bruyant tambourinage charma d'autant plus les enfants du pays qu'il annonçait pour le soir une représentation de Guignol à « l'Assemblée » (2) de Beaumont. Voir Guignol !... entendre Guignol !... Germaine rêve ce doux plaisir... elle en fait part à l'un de ses frères, âgé de huit ans... Celui-ci, depuis longtemps, s'en mourait d'envie : « Viens, dit-il à sa sœur, et allons voir Guignol... » Mais il fallait la permission de partir pour Beaumont... Rien de plus naturel que de condescendre à ce désir. M. et Mme Castang, pensant qu'il s'agissait, selon le langage du pays : d'aller faire un tour à « l'Assemblée » et de rentrer de bonne heure, laissèrent partir les enfants en compagnie de bon nombre de villageois qui s'y rendaient de leur côté. Germaine et son frère sortirent ravis de la maison, mais désireux de s'affranchir de toute sorte de tutelle ; ils se séparèrent des groupes qui sillonnaient la route et, la main dans la main, coururent.à travers champs pour arriver plus tôt à Beaumont... Suivons-les... Les voilà donc, respirant à pleins poumons l'air de la liberté et n'en pouvant croire à leur joie de voir bientôt Maître Guignol... Ils arrivent haletants au milieu de « l'Assemblée » et demandent... Guignol. Ô désappointement ! On leur apprend que la représentation n'aura lieu qu'à neuf heures... et il n'est que quatre heures du soir. Les enfants se consultent : « Il faut rester, dit Germaine, car moi je veux voir Guignol ! » Le petit garçon était moins décidé, mais pour ne pas contrarier sa petite sœur, il lui tint fidèle compagnie... Le jour baisse, la nuit tombe et devient toute noire. Germaine ne bronche pas : « Il faut voir Guignol ! » répète-t-elle à son frère anxieux…

Enfin le théâtre s'ouvre, la comédie commence... et Guignol bat sa femme... et sa femme le lui rend... et les deux enfants restent là, debout devant le théâtre enchanteur, bouche béante, palpitants d'émotion à chaque soubresaut des magiques polichinelles…

Que de joie, que d'enthousiasme, que de bravos d'enfants répondent à Guignol !... Mais voilà qu'à minuit tout spectacle cesse… Guignol rentre chez lui et chacun s'en va chez soi... Les derniers lampions s'éteignent, les enfants demeurent seuls sur la place... ils sont tout effrayés... Que faire ?... Il n'y a pas à hésiter, cependant : il faut rentrer à Nojals. Le frère saisit la petite sœur par la main et l'entraîne à travers routes et bois... Tous deux se meurent de frayeur dans le trajet nocturne ; les grands arbres, en allongeant leurs ombres noires, ressemblent à d'affreux croquemitaines qui les attendent au passage. Et les deux innocents courent toujours se tenant par la main. Le retour n'est certes pas aussi gai que le départ... Enfin, ils atteignent Nojals et, précipitant leur course, ils arrivent au logis..

D'abord, ils frappent à coups timides : on ne les entend pas. M. et Mme Castang, ne les voyant pas rentrer le soir, s'étaient néanmoins couchés bien tranquilles sur le sort de leurs chers petits enfants, car ils les croyaient chez une de leurs tantes qui les hébergeait presque chaque dimanche et leur offrait souvent l'hospitalité jusqu'au lundi matin. Ils avaient, de plus, plusieurs motifs de croire que cette bonne tante avait conduit elle-même ses neveux à la fête de Beaumont et qu'elle les ramènerait le lendemain de bonne heure à la maison paternelle. Nous savons qu'il n'en avait pas été ainsi et avec quel plaisir les deux bambins s'étaient perdus dans la foule…

Cependant, Germaine et son frère sont toujours à la porte... ils s'enhardissent à frapper plus fort... et bientôt c'est un véritable tintamarre à la porte de M. Castang. Ce dernier se réveille, et fort surpris de ce bruit insolite, il se met à la fenêtre et crie aux tapageurs : « Ah çà ! Qui êtes-vous ? et que faites-vous ? — C'est nous autres ! répondent les bambins d'un air piteux... - Comment, vous autres ? dit M. Castang, ahuri de voir ses enfants dehors à une heure du matin... — Oui, c'est nous autres et nous revenons !... Et d'où revenez-vous ?De voir Guignol !... » Mme Castang, de son lit, entendait le colloque, elle n'en pouvait croire ses oreilles, et tandis que son mari ouvrait la porte aux deux chers petits vagabonds, elle criait d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre courroucé : « Je n'y tiens plus : il faut que je me lève pour aller les tancer comme ils le méritent ». Entendant cela, le frère de Germaine s'empresse de lui dire : « Sauve-toi vite dans ton lit et dors, ce sera plus tôt fini... » Et lui-même, preste comme un écureuil, gagne sa couchette et se cache sous ses couvertures...

Mme Castang ne se leva point cependant ; elle laissa dormir les deux petits excursionnistes, mais, le lendemain, ils n'échappèrent pas à un interrogatoire en règle : « C'est la petite qui a voulu rester, disait le frère de Germaine... » — « C'est lui qui a voulu partir, répondait la sœurette... » Chacun s'excusa comme il put, et tous deux, bien grondés, déjeunèrent au pain sec : Guignol ne laissa pas que de doux souvenirs !…

On le voit, les anecdotes précédentes nous ont prouvé que Germaine n'était pas peureuse : qu'il s'agisse de traverser un ruisseau ou de partir seule avec un frère de huit ans, à travers bois, pour aller voir Guignol, elle n'hésitait pas ! Ajoutons que lorsque ses frères voulaient jeter l'émoi dans un nid de frelons, c'était Germaine qui, la première, avait le courage de commencer l'assaut. Armée d'un roseau, elle tapait dans l'essaim. Tant pis ! Si elle était piquée par les mouches-guêpes : du courage avant tout !

Caractère résolu, et quelquefois mâle et audacieux, Germaine, à sept ans, ne craignit pas de s'armer du fusil de son père pour intimider un de ses frères aînés qui refusait d'être de son avis. Racontons cette petite histoire, elle ne manque pas d'intérêt. Nous la tenons de Germaine elle-même, qui nous en fit un jour le récit « pour nous prouver combien jadis elle était méchante ». Ce devait être le grand péché de sa vie, le plus gros, croyons-nous.

Voilà donc ce qui se passa, il y a quelque douze ans, dans le paisible intérieur de M. Castang : Germaine s'amusait avec l'un de ses frères, lorsqu'une discussion survint ... D'abord, ce fut en s'amusant qu'on se disputa, puis cela devint sérieux et, finalement, cela devint grave... On ne s'entendit plus du tout. Germaine qui avait sans doute les meilleures raisons à faire prévaloir, chercha premièrement à convaincre son frère et voulut lui faire entendre raison… mais le petit garçon, s'entêtant dans ses idées, refusa de céder… Germaine ne le voulut pas davantage : ses grands yeux bleus se courroucèrent et cherchèrent en vain à intimider le rebelle. Celui-ci, plus fier et plus résolu que jamais, ne capitula point. La dispute continua : le petit bonhomme, bien cambré en face de sa petite sœur, criait, tempêtait et promettait de ne pas se rendre... « Et je te dis que si », disait Germaine... « Et je te dis que non » répondait son frère... C'était trop d'aplomb. Germaine voulut pour elle la victoire, mais comment ?... Puisqu'il ne suffisait pas de crier bien haut son indignation, il fallait user d'un autre moyen pour intimider son adversaire, et franchement, la chose n'était pas facile !... Tout à coup, une idée vint à Germaine : elle sait où est accroché le fusil de son père, Ce fusil est bien grand et elle est bien petite... Qu'importe !... elle saura bien s'en emparer et quand elle reviendra, si bien armée, son frère effrayé prendra la fuite... ainsi, sans plus de combat, elle aura sûrement la victoire ! Elle quitta donc brusquement son frère et courut décrocher le fusil. Ce ne fut pas facile, mais enfin elle prit son temps ; se hissant sur un meuble proche de l'arme, elle la saisit à deux mains, la tira d'en haut, la tira d'en bas et finit par s'en rendre complètement maîtresse.

On frémit en pensant à l'épouvantable malheur qui eût pu arriver si le fusil eût été chargé ! Heureusement il ne l'était pas et Germaine, sans danger, pouvait manier l'arme paternelle... La voilà donc qui revient vers son frère, portant difficilement, mais bravement, le terrifiant fusil. Il ne s'agissait pas de le blesser, ce cher petit frère, mais de bien l'effrayer et de lui faire prendre piteusement la fuite. On devine la terreur du garçonnet, lorsque, sur le seuil de la porte, il vit apparaître la fière Germaine si terriblement armée... Terrifié, il poussait des cris lamentables, appelait sa chère maman à son secours et, se sauvant à toutes jambes, renversait tout sur son passage. Mme Castang, attirée par ce tumulte, sortit de l'appartement où elle travaillait et aperçut son fils qui courait affolé, se croyant déjà sur le point d'être fusillé ! Germaine le poursuivait, traînant son gros fusil sous le bras et jouissant de l'effet qu'elle produisait. Son triomphe fut de courte durée. Mme Castang se précipita vers Germaine et dépouilla la petite guerrière de son arme d'emprunt.

Puis, dans une sévère réprimande, elle fit comprendre à la fillette le danger auquel elle eût exposé son frère et elle si l'arme eût été chargée... quel remords pour la petite sœur, si, croyant intimider son frère, elle l'eût tué !... Germaine, effrayée de sa propre audace, pleura à chaudes larmes et demanda pardon à son frère... celui-ci, pris de remords à son tour, comprit ses torts et les deux adversaires voulurent clore leur querelle d'un baiser fraternel.

Cependant, les choses ne s'arrêtèrent pas là et Germaine n'était pas au bout de ses humiliations. Inquiète et émue des audacieuses énergies de sa fille, Mme Castang résolut de lui infliger une humiliation publique, pensant qu'elle serait d'un salutaire effet sur l'esprit de la coupable. Le lendemain donc, elle prit sa fille par la main, la conduisit elle-même à l'école et, entrant avec elle dans la classe pleine d'écolières, elle fit à haute voix devant la maîtresse et les compagnes de Germaine le récit de son incartade de la veille… Lorsque Mme Castang eut fini de parler, la bonne Sœur de la classe joignit les mains et s'écria : « Eh bien ! voilà maintenant que les sœurs se mêlent de vouloir tuer leurs frères ! » À cette exclamation, Germaine crut s'évanouir de honte... Confuse, humiliée, et si bien réprimandée en présence de ses compagnes, elle témoignait de sa parfaite contrition par d'amers sanglots. Pauvre Germaine ! Que de larmes coulèrent ce jour-là de ses grands beaux yeux, et que d'humiliations elle dévora en silence ! La leçon fut bonne et plus jamais la petite fille n'eut envie de décrocher le fusil de son père.

On le voit, Mme Castang savait élever ses enfants et prendre les moyens nécessaires à la répression de leurs petits défauts. Citons encore un trait de sa noble fermeté : un jour, Germaine et ses frères rentrèrent à la maison en sautant de joie ; ils revenaient d'une course dans les bois, et, passant près d'une propriété, ils ne s'étaient pas fait scrupule de faire incliner vers eux quelques branches d'un arbre qui ombrageait la route. Ces branches chargées de fruits avaient été rapidement dépouillées par ces charmants et innocents maraudeurs qui se croyaient presque en droit d'en agir ainsi et ne savaient qu'à demi encore le septième commandement du bon Dieu : « Les biens d'autrui tu ne prendras... ni retiendras en le sachant... » Or, ils ne savaient pas que c'était si mal faire que de cueillir de jolis fruits !... Ils coururent donc à leur mère, et tout fiers de leur cueillette, la lui firent admirer. — « Qui vous a donné ces fruits, mes enfants ? » demanda la maman étonnée. — Personne, mère, répondit Germaine interloquée. — Nous les avons pris, ajouta un de ses frères. — Comment ! petits voleurs, reprit Mme Castang en rougissant, comment ! Vous avez pris le bien d'autrui ?... Et tout indignée, elle ajouta : Allez immédiatement trouver le propriétaire de l'arbre, vous vous mettrez à genoux devant lui, vous lui avouerez votre vol, vous lui demanderez pardon et vous lui restituerez tout ce fruit volé ». L'ordre était dur, mais les enfants n'hésitèrent pas à l'accomplir ; cette démarche et cet aveu humiliants leur gravèrent à jamais dans le cœur et dans la mémoire le respect dû au bien d'autrui !

C'est ainsi que Mme Castang instruisait pratiquement ses enfants. La bonne et franche nature de Germaine acceptait joyeusement une telle formation... elle aimait le beau, le vrai, le bien ; elle était reconnaissante à ses parents de lui montrer le sentier du devoir... « Que pensiez-vous de votre mère lorsqu'elle vous grondait et vous punissait ? » lui dit un jour une compagne du noviciat. — « Je pensais qu'elle avait bien raison », répondit simplement la jeune novice ; et cette belle âme, si vigoureusement trempée, conserva toute sa vie une immense gratitude pour quiconque l'avait humiliée en la reprenant de ses défauts : « L'humilité marche en tête des vertus » (3).



Notes


(1). Consummatus in brevi, explevit tempora multa. (Sag., IV, 13).

(2). Nom donné dans le pays aux fêtes patronales.

(3). Saint Jean Chrysostome.

 


 

 

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