Fleur du Cloître

 

Chapitre Quatrième

Marie, Reine et Mère d’une famille chrétienne

 

« Tes rejetons sont un jardin de délices avec toutes sortes de fruits. Là, sont les cyprès avec le nard, Le nard et le safran, la canne et le cinnamome, avec tous les bois du Liban, la myrrhe et l'aloès avec tous les premiers parfums ». (Cantique des Cantiques, chap. IV, 13, 14).

 

Madame Castang fut aidée puissamment dans sa tâche maternelle par les bonnes religieuses de Nojals. Ces intelligentes maîtresses reconnurent bien vite en Germaine une enfant d'élite et elles lui donnèrent tous leurs soins et toute leur pieuse tendresse. De très bonne heure, Germaine fréquenta leur école, distante seulement d'une centaine de mètres de la maison paternelle. « Jamais, dit Marie de Saint-Germain, la charmante fillette n'éprouva cette trayeur, cette timidité qu'inspire d'ordinaire aux jeunes enfants l'aspect de nos guimpes blanches. Elle était au contraire très familière avec nos bonnes Sœurs, causant et se récréant avec elles comme elle l'eût fait avec l'un de nous. Les bonnes religieuses avaient à leur service un aimant tout-puissant avec leur bonbonnière d'ivoire! les plus timides mêmes se laissaient prendre au piège. Mais pour captiver ma sœurette, tel engin ne fut jamais nécessaire. Volontiers, elle passait ses journées en la compagnie de ses chères institutrices, partageant toujours leurs promenades, souvent leur repas qu'elle égayait par son charme enfantin. Le soir venu, il lui était presque pénible de rentrer au foyer paternel où l’attendaient, cependant, les plus tendres caresses ».

Ici nous nous plaisons à citer le témoignage même de ces chères religieuses de Nojals qui connurent Germaine, la virent croître, se développer et apprécièrent toujours son caractère et ses vertus. Voici un fragment de la lettre qu'elles écrivirent à Marie de Saint-Germain quelques jours après la mort de sa chère Clarisse :


Nojals, juin 1897.


« Ma Chère sœur,

Vous êtes bien affligée de la perte de votre chère sœur Céline, c'est tout naturel : vous l'aimiez tant !... À son tour, elle vous aimait beaucoup et, sans doute, elle eût été bien heureuse de vous revoir avant de mourir... Hélas ! le sacrifice a été la part de l'une et de l'autre ! Nous prenons une large part à votre affliction et nous regrettons sincèrement cette aimable et candide enfant ; elle avait une physionomie si naïve, si attirante, qu'il faisait bon être à côté d'elle et lui parler. Le thème préféré de ses conversations était celui-ci : « je veux mourir religieuse !... Si je n'ai pas le bonheur d'entrer dans votre Institut, j'irai dans une communauté cloîtrée ». Son désir s'est accompli et, quoique chérie de ses vénérées Supérieures qui fondaient sur elle de grandes espérances, elle leur a été ravie... Sa couronne était prête. Que son bonheur est grand ! Elle a quitté cette terre où abondent les contrariétés et les douleurs de toutes sortes, n'ayant guère connu le monde et ne l'ayant jamais aimé, jamais regretté…

Toute jeune, votre sœur avait un penchant très prononcé pour la vie de communauté ; aussi, quand elle le pouvait, elle s'échappait de la maison paternelle et venait chez nous. Là, sa joie était complète et son cœur était en repos. Partie de Nojals encore enfant, elle a été cultivée par des mains habiles et avec un tact parfait. Elle aimait ses maîtresses et était largement payée de retour...

Bien que maternellement caressée par les religieuses de la Crèche, elle n'a jamais eu d'attrait pour se faire à leurs habitudes, ni pour être un jour une des leurs..

Cette chère enfant a souffert longtemps et en silence les épreuves qui lui ont été envoyées, elle attendait patiemment les délais du Seigneur et tout s'est arrangé à son avantage, tant il est vrai que tout contribue au bien de celui qui aime Dieu.

Nous n'oublierons jamais cette chère âme, car nous aimions cette ardente enfant…

Agréez, ma bien chère Sœur, etc...

 

 

Sœur N., Religieuse de Saint-Joseph ».

 

La petite chérie des Sœurs de Nojals l'était de tout le monde ! La grâce était répandue sur le visage de Germaine comme la tendre rosée sur la fleur du matin.

L'enfant charmait tous les amis de la famille par ses grâces enfantines, ses petites gentillesses... quelquefois même ses câlineries. Elle était si aimable cette fillette de six ans, que les personnes en visite chez ses parents demandaient à l'emmener chez eux passer un ou deux jours et souvent Germaine s'en allait ainsi... en partie de plaisir !

Mme Castang, qui était le type accompli de la réserve parfaite et de la discrétion la plus exquise, craignit que son enfant ne se répandît trop au dehors ; aussi n'attendit-elle pas que sa fille eût atteint l'âge de raison pour lui prêcher les règles de la plus sévère retenue... Quelquefois, la mère s'adressait directement à l'enfant… quelquefois aussi, elle se contentait de s'adresser à son mari dans des réflexions comme celle-ci, en présence de Germaine : « Quel toupet a cette enfant ! Elle serait capable de faire descendre six cavaliers de cheval !!!.. » La petite fille baissait les yeux, demeurant interdite et confuse... et la maman continuait, d'une voix dolente, à se lamenter doucement sur le malheur des mères qui ont des petites filles à l'air non timide et au langage hardi…

Germaine devait profiter de telles leçons : la modestie parfaite et une réserve que nous nommerons angélique seront une des plus splendides beautés morales de « l'ange du Noviciat ». Aussi, les novices de l'Ave Maria riront-elles de bon cœur lorsque, de son air tranquille et doux, sœur Céline de la Présentation leur racontera les hardiesses de Germaine à six ans... « Et que faisiez-vous donc, lui demandai-je un jour, pour que votre mère vous dît que vous étiez capable alors de faire descendre six cavaliers de cheval ?... »

« Je disais facilement bonjour à tout le monde ! » me répondit naïvement Marie-Céline !…

Heureuses les mères qui élèvent ainsi leurs enfants elles sèment des fleurs de modestie : elles recueillent des âmes de saintes et des couronnes d'anges !

Nous croyons que c'est particulièrement dans sa dévotion à la Très Sainte Vierge que Mme Castang puisait le secret de l'éducation parfaite qu'elle donnait à ses enfants. Elle aimait tant cette divine Mère, à laquelle elle consacrait amoureusement chacun de ses nouveau-nés !... Elle voulait que tous fussent de vrais enfants de Marie, et elle ne négligeait rien pour faire croître sa petite famille dans le filial amour dû à notre Mère du Ciel ! On aurait dit que cette pauvre mère pressentait que, de bonne heure, elle serait ravie aux siens, et c'est pourquoi il fallait laisser à ceux qu'elle aimait la dévotion à Marie, l'amour de Marie, la confiance en Marie, le recours à Marie ! « Presque tous les soirs le chapelet était récité en famille et il faut le dire — ajoute humblement Marie de Saint-Germain — pas toujours à notre satisfaction quand nous étions petits enfants, car souvent le sommeil nous fermait les yeux et les lèvres », mais le père et la mère, eux, ne dormaient point et qui dira le nombre d'Ave Maria qu'ils récitèrent ensemble au milieu de leur couronne d'enfants ! « L'Ave Maria ! Cette prière est un emprunt fait à la langue des anges, le génie de l'homme n'y est pour rien ! L'Ave Maria ! En le redisant, l'homme se reconnaît incapable de varier selon ses besoins l'expression de ses désirs. Il soupire, il crie, il salue et il appelle sa Mère (1) L'Ave Maria ! l'homme se reprend à espérer lorsqu'il le mêle à ses Fiat de résignation dans les dures épreuves de la vie... L'Ave Maria ! il y a des chrétiens qui vivent et qui meurent avec l'Ave Maria sur les lèvres... Ave Maria ! ces deux mots d'amour sont un de nos derniers cris dans la vallée des larmes... ce doit être, je me l'imagine délicieusement, une des éternelles exclamations de l'âme dans l'Immortalité…

Oui, l'Ave Maria est une consolation, nous aimons à le redire… et qu'elle serait triste la vie sans Ave Maria !!

Lorsque la mort aura ravi à M. Castang sa sainte compagne, il fera de la récitation du chapelet « sa consolation quotidienne »... et Germaine, la petite privilégiée de Marie, vivra et mourra en odeur de sainteté au Monastère de « l'Ave Maria » ! Oh ! Qu'ils sont nombreux et consolants les fruits de la dévotion à Marie !… « Si l'Ave Maria est une prière qui ne lasse jamais », ajoutons que jamais non plus la Vierge Marie ne se lasse de répondre à la « salutation angélique »... Les Ave Maria du chapelet récité en famille sont les anneaux d'or d'une chaîne qui relie les cœurs au foyer, en attendant de les réunir au Ciel... Ô la douce et consolante pensée !…

La Très Sainte Vierge Marie était particulièrement honorée dans la famille Castang sous le titre de Notre-Dame du Perpétuel Secours, depuis le jour où cette secourable Mère avait sauvé Mme Castang d'une mort qui paraissait imminente. La malheureuse femme, sur le point de devenir mère, était en proie à d'horribles souffrances, son état fut bientôt déclaré désespéré. C'était la mort à bref délai pour la mère et l'enfant. On invoqua Marie, l'espoir des désespérés, et une personne amie eut l'heureuse inspiration d'envoyer à la malade une image de Notre-Dame du Perpétuel Secours. Aussitôt que Mme Castang eut mis sur elle la Sainte Image elle se sentit miraculeusement soulagée et, peu après, elle remerciait la Vierge Marie de son heureuse délivrance... Ainsi Notre-Dame vint au secours de la pieuse femme qui l'avait toujours invoquée avec tant de confiance. Depuis ce temps, Notre-Dame du Perpétuel Secours fut tous les jours bénie et invoquée dans la famille. Mme Castang faisait journellement une prière à la Vierge du Perpétuel Secours et une autre à Notre-Dame des Sept Douleurs ; elle les faisait dire aussi à sa fille Germaine. Bonté ineffable de Marie : Germaine sera plus tard la protégée de Notre-Dame des Sept Douleurs de Talence... Elle vivra presque à l'ombre de son sanctuaire, elle rendra le dernier soupir sur le territoire de la Vierge des Sept Douleurs et en face d'un immense tableau de Notre-Dame du Perpétuel Secours, laquelle, nous le croyons pieusement, se montra à elle à la dernière heure sous la figure « d'une belle Dame ! »

Ô Sainte Marie, Mère de Dieu, qu'il est donc bien vrai qu'on ne vous invoque jamais en vain... et qu'il est doux d'espérer qu'à nous, vos enfants, vous montrerez jésus à la fin de notre exil. Et jesum benedictum fractum ventris tui nobis post hoc exilium ostende

C'est à Marie Immaculée que Mme Castang confia la pureté de ses enfants ; elle abritait leur berceau, leur enfance, leur adolescence et toute leur vie sous le manteau de la Reine des Vierges : c'était comme une brassée de lis offerte à la Vierge Marie... mais comme « l'homme lui-même ne laisse pas à une fleur parfaite le temps de s'ouvrir », de même le Ciel réclama pour lui plus de la moitié de ces boutons d'espérance. Cinq petits enfants moururent dans l'éclat radieux de leur pure innocence ; la mère les vit monter au Ciel avant elle... elle inonda de ses larmes leurs blancs cercueils mais dans l'amertume de sa douleur elle eut la consolation de se dire : ils sont purs pour une Éternité... Lorsque Mme Castang ira les rejoindre dans l'Immortalité, elle laissera encore sept enfants ici-bas... mais à peine sa tombe sera-t-elle fermée que son fils Louis ira, âgé de vingt-trois ans, rejoindre sa mère dans les joies éternelles : il mourra pur comme un ange et tout embrasé de l'amour de son Dieu. Quelques années plus tard, Germaine s'envolera à son tour vers le beau Paradis en chantant le cantique des vierges... Sa sœur aînée restera ici-bas la vierge de Jésus, et ses deux charmantes petites sœurs aspireront déjà aux angéliques honneurs de la Consécration des Vierges…

Oh ! Vraiment le divin Fils de la Vierge Marie « était descendu dans son jardin, dans le parterre des aromates, afin de se repaître dans les jardins et de cueillir des lys ! » (2).

Ô lys vivants, fleurs de virginité et d'amour, réjouissez-vous… C'est à la suite de votre Reine, ô vierges, que vous serez présentées au milieu de l'allégresse et de l'exultation, et que vous serez conduites dans le temple du Roi (3)…

 

Notes

(1). Mgr Besson 

(2). Cantique des cantiques, ch. VI, v. 1.
(3). Ps. XLIV.

 

 


 

 

 

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