Fleur du Cloître

 

Chapitre sixième

L'adieu au pays. - Cruelles morts. - Tristes séparations

 

Vox in Rama percrebuit,

Lamenta luctus maximi,

Rachel suos, cum lacrymis

Perfusa, flevit filios.


Une voix retentit dans Rama,

des lamentations, un deuil immense :

Rachel, baignée dans ses larmes,

a pleuré ses fils. (Hymne).


Ce ne fut pas sans un sentiment de tristesse profonde que la famille Castang quitta les riantes campagnes de la Dordogne pour venir s'emprisonner dans un étroit logement de la cité bordelaise... Rien de plus douloureux que l'adieu au pays où l'on a aimé, joui et souffert. Mille souvenirs de joie et d'amertume rattachent au sol natal, et veut-on s'arracher aux lieux qui nous ont vus naître, tout y prend une voix pour nous crier : ailleurs, c'est l'exil... S'en éloigner, pour beaucoup, c'est souffrir, pour plusieurs, c'est presque mourir un peu…

Mme Castang dut sentir cette souffrance intime elle quittait le pays où elle avait connu de grandes joies et de grandes douleurs, le pays où elle avait mis tant d'enfants au monde, où elle en avait perdu plusieurs ; elle y laissait des parents, des amis et ces chères religieuses de Nojals, ses confidentes et ses intimes... et elle arrivait inconnue et dépaysée dans cette grande ville de Bordeaux où se côtoient tant de plaisir et tant de douleurs, tant de luxe et tant de misère, tant de bien et tant de mal... Elle en était comme effrayée... C'est qu'elle n'ignorait pas que, parfois, malgré tout le dévouement de ses anges de charité, la grande ville est cruelle aux familles en détresse... Nous le savons : que de fois, hélas ! on danse au premier étage des maisons de nos grandes cités, tandis que dans les mansardes de ces mêmes demeures se déroule, dans ses navrantes réalités, le drame de la misère... En bas, les éclats de rires bruyants, les fêtes, l'opulence... en haut, les sanglots du miséreux... ses angoisses, son dénuement... mais encore plus haut, bien plus haut, au-dessus des scènes de joie et de douleur de ce monde, le Ciel, le Ciel des divines récompenses, le royaume des pauvres de Jésus : « Bienheureux les pauvres parce que le royaume des Cieux est à eux »…

M. et Mme Castang sentaient le poids d'une nombreuse famille, poids béni, il est vrai, mais bien lourd à certains moments... Il s'agissait donc de trouver au plus tôt une nouvelle situation et d'assurer l'existence de nombreux enfants ; de plus, il fallait faire soigner Germaine d'une façon très sérieuse. La pauvre enfant souffrait d'une plaie à la jambe ; l'accident de sa petite enfance continuait à faire sentir ses terribles conséquences ; la fillette avait le pied horriblement contrefait et marchait sur sa cheville. Il était temps de se résigner à une opération... et c'est sous le coup de ces grandes préoccupations que M. et Mme Castang arrivèrent à Bordeaux. Ils louèrent un bien modeste appartement du quartier Saint Genès... Lorsque le propriétaire vit arriver la famille Castang il fut aussi ravi que surpris de ce groupe délicieux d'enfants de toute taille qui suivait le père et la mère : « Monsieur Castang, dit-il, je vous félicite ; vous avez la plus charmante famille de Bordeaux ». Un jour que sœur Céline nous racontait cet accueil enthousiaste et nous parlait de la beauté ravissante de ses frères et sœurs, on lui demanda en souriant si elle était plus ou moins jolie que ses frères et sœurs. Elle répondit simplement : « je ne sais, car je ne me suis jamais vue ! »

Cette phrase prononcée sur son lit de douleurs, aux derniers jours de sa vie, révèle jusqu'à quel point la modestie et l'humilité furent les inséparables compagnes de cette jeune vierge : Elle ne s'était jamais vue !!

Mais l'Époux des Cantiques pouvait déjà lui dire : « Vois que tu es belle, mon amie, vois que tu es belle, tes yeux sont ceux des colombes » (1).

Oui, c'était bien la douce simplicité des colombes qui était répandue sur le candide et beau visage de Germaine : elle était ravissante et la pureté de son âme semblait se refléter dans ses grands yeux, au regard si limpide, si doux, si modeste, qu'on ne pouvait voir Germaine une fois, sans être attiré vers elle par les charmes de l'innocence.

La chère fillette fut présentée aux médecins de l'Hôpital des enfants, route de Bayonne, et, vu son état, elle dut être soignée à l'hôpital même. Ce fut le 7 février 1891 qu'elle entra à la salle de chirurgie ; elle en sortit le 30 juillet de la même année. La bonne sœur Adélaïde, religieuse de Saint-Vincent de Paul, accueillit maternellement la douce souffrante et devint immédiatement l'amie et la consolatrice d'une famille si éprouvée.

Qui ne connaît l'héroïque dévouement des Filles de la Charité, leurs attentions délicates, leur tact à deviner les plus secrètes misères, leur empressement à les soulager ?... Tout parle si bien de Dieu et de son infinie charité dans la sainte maison de la route de Bayonne ; si bonnes, si douces, si angéliques sont les sœurs aux ailes blanches, au visage souriant, au cœur compatissant, qu'en entrant dans la salle où elle allait habiter et souffrir, Germaine s'écria en joignant ses petites mains : « Ma sœur, c'est le Paradis ici !! »

Non, chère enfant, mais c'est la maison de la Charité et le vestibule de ce Paradis où déjà vous rêvez d'aller, et c'est de cette enceinte que s'envoleront bientôt vers les rives éternelles deux de vos petits frères chéris…

Cependant, il était urgent de faire subir à Germaine l'opération du pied-bot. Elle reçut cette annonce avec un calme extraordinaire. On endormit la patiente. l'opération réussit à merveille, le pied fut redressé, ce qui devait permettre à la chère infirme de marcher avec facilité et relativement droit, tandis qu'avant l'opération, nous l'avons déjà dit, la pauvre fillette marchait péniblement sur sa cheville qu'elle écrasait.

Germaine s'était livrée avec un courage étonnant entre les mains des chirurgiens et, joyeusement, sans trembler, elle s'était laissé endormir, mais lorsqu'elle se réveilla, elle eut presque une déception d'être encore de ce monde : ses premières paroles furent celles-ci : « J'aurais bien voulu ne pas me réveiller et aller au Ciel ! »

La petite malade fut soignée avec un dévouement au-dessus de tout éloge : traitement à l'électricité, régime fortifiant, sollicitude de tous les instants, tout fut généreusement prodigué à cette fillette à laquelle s'intéressaient docteurs et religieuses. Dès qu'elle fut à peu près guérie, elle supplia les sœurs d'agréer qu'elle les aidât à soigner les autres petites filles de la salle de chirurgie. Sa reconnaissance envers la maison hospitalière était si grande qu'elle ne savait comment la témoigner, et, pour traduire sa gratitude, elle ne trouva rien de mieux que de se dévouer. Elle devint donc petite infirmière et elle avouait très franchement qu'elle aurait désiré ne jamais plus sortir de cette salle où elle aimait à se dépenser auprès de ses jeunes compagnes, leur rendant de petits services, comme elle en rendait jadis à ses frères et sœurs. Nous avons entendu la sœur Adélaïde faire l'éloge de sa charmante pensionnaire : « Elle était très courageuse, nous a-t-elle dit, et d'une sagesse, d'un bon sens, d'une délicatesse, d'une patience bien au-dessus de son âge ; c'était la copie vivante du cœur et des vertus de sa mère que j'ai toujours considérée comme une sainte femme. Elle lui ressemblait encore par la solide piété dont elle était douée. Elle priait si bien, récitait si pieusement son chapelet que les autres enfants se disaient entre elles : « Voyez Germaine, comme elle prie bien ». Alors, instinctivement, les nombreuses petites malades joignaient les mains et baissaient les yeux « pour faire comme elle ! » C'était pour la chère sœur Adélaïde une vraie jouissance de voir quel pieux ascendant avait Germaine sur ses compagnes de souffrance. C'était presque un petit apostolat que la fillette exerçait autour d'elle et ses exemples portaient des fruits.

Mais, tandis que Germaine charmait et édifiait la salle de chirurgie, la désolation éclatait dans la triste demeure de ses parents chéris. La rougeole s'abattait terrible sur le groupe enfantin, et M. et Mme Castang virent quatre de leurs enfants presque simultanément atteints de ce mal contagieux. Lorsque le médecin arriva dans cet intérieur désolé, il défendit à Mme Castang de soigner elle-même ses enfants. La pauvre femme nourrissait une petite fille et il était de toute prudence de ne pas la laisser s'épuiser auprès de quatre enfants malades. En conséquence, le docteur fit porter ces derniers à l'hôpital de la route de Bayonne. Là, aucun soin ne leur manqua, mais, hélas! une complication de bronchite aiguë survint chez deux des chers petits malades et, dans l'espace de dix à douze jours, ils étaient tous deux ravis à la tendresse d'un père et d'une mère inconsolables. Une Sœur de charité ferma les yeux des deux innocents et ensevelit leurs petits corps dans de blancs linceuls, tandis que sur l'aile des anges leurs âmes sœurs allaient rejoindre dans l’immortalité les premiers envolés de leur gracieux essaim…

 

« Enfants, éclatez en bruyantes mélodies,

Célébrez les saints et joyeux triomphes des innocents….

Ils tombent et leur âge si tendre n'avait point encore développé leurs forces.

Heureux ces petits corps des Innocents immolés !

Heureuses les mères qui enfantent de tels gages !

Ô aimable légion des Innocents !...

Les anges, citoyens du Ciel, viennent à leur rencontre.

La petite troupe vêtue de blanc saisit la couronne de vie par une merveilleuse victoire » (2).

 


Mais, tandis que là-haut les deux petits frères s'élançaient au sein de l'infini bonheur, la main dans la main et leurs ailes s'entrecroisant, ici-bas les infortunés parents étaient en proie à la plus amère désolation... Germaine était présente lorsque, dans un couloir de l'hôpital, une des bonnes Sœurs annonça, deux fois en dix jours, à son père et à sa mère que Dieu avait repris un de leurs enfants chéris... C'est alors qu'elle entendit sa mère s'écrier : « Plutôt avoir cent enfants que d'en perdre un seul ! » puis, cette mère inconsolable retomba dans une crise de larmes que rien ne pouvait calmer... M. Castang sanglotait de son côté, appuyé contre un mur, la tête dans les mains, et refusant toute consolation... Tous deux appelaient leurs enfants... La scène était navrante !... Germaine, elle aussi, donnait libre cours à sa douleur... Ils étaient morts presque à côté d'elle, ces petits frères charmants qu'elle avait tant chéris, tant soignés, tant caressés... Ils étaient morts... mais non, ils avaient trouvé l'éternelle vie et ils l'attendaient au pays de l'âme où tout refleurit dans l'immortalité.

Parents désolés, écoutez la voix de l'Église, elle vous ranimera : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront une joie immense ; le Créateur les consolera, et sur les joues de ceux qui pleurent, Il essuiera toutes les larmes » (3).

Ces larmes, que Dieu seul peut essuyer, n'avaient pas fini de couler au sein de la famille de Germaine !! Les malheureux parents étaient encore penchés sur la tombe à peine fermée de leurs deux petits enfants, qu'ils tremblèrent pour la vie de leur fils Louis, âgé de vingt-deux ans.

Un jour, au cours de son service militaire, ce jeune homme avait commis l'imprudence de coucher sur de la paille mouillée. Lorsqu'il se leva, il fut saisi d'un mal étrange : une bronchite se déclara. Peu habitué à vouloir se soigner, et ne s'inquiétant point alors de ce qu'il appelait un simple rhume, Louis s'aperçut trop tard que le mal dégénérait en maladie de poitrine : il était mortellement atteint !... Mme Castang en eut l'affreux pressentiment... Essayerons-nous de sonder la profondeur des abîmes de désolation dans lesquels dut descendre le cœur brisé de cette mère en deuil ?... Ce serait impossible !... Il nous serait tout aussi impossible de traduire l'acuité de sa souffrance que son admirable énergie, sa chrétienne résignation et la tendresse des soins qu'elle prodigua à son bien-aimé Louis.

Ce jeune homme était la joie et le légitime orgueil de la famille. Cœur d'or, nature franche et loyale, d'une délicatesse exquise, d'un incomparable amour filial, Louis était aussi un vaillant travailleur tout dévoué aux intérêts de sa famille, et un chrétien de forte trempe tout dévoué à sa religion. C'était un jeune homme modèle, un digne fils de « la sainte Mme Castang » et aussi le digne frère aîné de « l'angélique Germaine ».

« Mon frère Louis, dit Marie de Saint-Germain, était, comme Germaine, la copie vivante de ma mère : même énergie et douceur de caractère, même foi, même piété, même bon sens, même esprit d'ordre et d'économie, même amour du travail, même dévouement aux siens ».

Tel était le jeune homme accompli qui, parti fort et courageux des champs de Nojals pour répondre à l'appel militaire, revint de la caserne tomber pâle et languissant entre les bras de sa mère navrée... La pauvre femme supplia Dieu de lui conserver son fils chéri... mais Dieu, dans ses insondables desseins d'amour, ne voulant pas séparer la mère du fils, allait bientôt les appeler tous deux de l'exil où l'on passe à la patrie où l'on demeure !…

Ce n'est qu'en tremblant qu'on pense au double sacrifice qui se préparait pour M. Castang et ses enfants !... Parfois le cœur s'effare en songeant au sommet de douleur où nous pouvons atteindre ici-bas... mais l'âme toute nourrie de foi, d'espérance et d'amour, rassure le cœur angoissé et lui dit : Dieu ne t'éprouvera jamais au-dessus de tes forces et lorsque sur les épaules, il fait abonder les croix, dans le cœur il fait surabonder ses grâces…

Ce fut en s'inspirant des grandes pensées de la résignation chrétienne, et en se jetant corps et âme dans les bras de la Croix notre unique espérance : Spes unica, que M. et Mme Castang supportèrent le présent et envisagèrent l'avenir.

Ce ne fut pas une de leurs moindres souffrances de cette époque douloureuse que de se séparer de leur chère Germaine. Il le fallait cependant. Ses premières classes, brusquement interrompues par les épreuves des dernières années et son état d'infirmité, devaient être reprises sans tarder, mais le plus important était de la disposer à l'acte solennel de sa première communion. Sa mère souhaitait qu'elle y fût tranquillement et saintement préparée dans une maison religieuse : ses vœux furent exaucés. Une dame bienfaitrice s'intéressa à l'avenir de Germaine et prépara son entrée au pensionnat de Nazareth. Tout en se réjouissant de cette décision, la mère et la fille sentirent la sacrifice de la séparation. Germaine s'était toujours reposée sur le cœur de sa mère, comme la fleur sur sa tige : l'en détacher n'était-ce pas briser et couper ?... De son côté ; Mme Castang ne se résignait qu'avec larmes au départ de « l'ange de la famille ». Germaine s'en allant, il lui semblait que c'était un des derniers rayons de joie et d'espérance qui disparaissait de son foyer, mais Dieu semblait réclamer ce sacrifice par la voix même de sa divine Providence ; Mme Castang n'eut pas l'ingratitude de le lui refuser et l'entrée de Germaine à « Nazareth » fut résolue quelques semaines après son retour de l'hôpital.

Il semble que l'enfer ait commencé de frémir à la vue de cette colombe prête à prendre son vol vers l'asile où l'attendait le Dieu de sa première communion... Gêner son essor eût été trop peu : il tenta de la capturer.

Racontons cette tentative étrange où la malice humaine ne fut sans doute qu'un auxiliaire de la malice infernale :

Peu avant l'entrée de sa fille à « Nazareth », M. Castang, voulant lui procurer une petite distraction, l'emmena un soir d'été, se promener à Talence, où se célébrait une fête populaire, pour l'y faire jouir des illuminations et du feu d'artifice. Ce feu d'artifice devant avoir lieu très tard, M. Castang résolut d'attendre afin de ne pas en priver Germaine, et, au milieu d'une foule énorme, il stationna devant l'église, regardant je ne sais quel spectacle forain qui intéressait beaucoup le public.

Or, pendant qu'il était là avec sa jolie fillette de treize ans, un monsieur d'allure distinguée et de mise élégante vint lier conversation avec lui. La causette dura longtemps : l'inconnu paraissait avoir un talent particulier pour la rendre intéressante ; elle le devint d'autant plus que quelques amis de M. Castang étant venus le rejoindre, on continua à parler et à deviser, ce qui n'intéressait pas beaucoup Germaine. Elle regardait de côté et d'autre ; les sujets de distraction ne manquaient pas à l'entour... mais surtout la pieuse enfant regardait la célèbre église de Talence, et, du fond de son cœur, elle implorait le secours de la Madone miraculeuse (4) pour elle et pour ceux qu'elle aimait.

Tout à coup, profitant de ce que M. Castang causait avec ses amis dans une conversation très animée, l'élégant monsieur se sépara doucement de lui et s'approcha de sa fille. Celle-ci, croyant qu'elle avait affaire à une connaissance de son père, ne s'étonna guère de cette liberté, mais voilà que tout en causant il entraîna la fillette loin de son père. Germaine croyait M. Castang derrière elle... Tout à coup, se retournant pour s'en assurer, elle ne l'aperçut plus et se vit seule dans la foule avec l'étrange personnage ; lui l'entraînait toujours. En vain se débattait-elle : cet homme l'entraîna à l'écart « et lui offrit de l'argent si elle consentait à le suivre ! » C'était la tentation du séducteur maudit : « Hœc omnia tibi dabo si cadens adoraveris me... Je te donnerai tout cela si tu veux te prosterner devant moi et m'adorer » (5).

Insulte honteusement satanique !! Suggestion infernale ! Je vous donnerai tout cela si vous voulez me suivre, et, sous ses yeux indignés, Germaine vit briller l'or dont Satan paie le crime. « Au mot d'argent, raconta plus tard Germaine, je compris que cet homme était un fourbe et qu'il avait un mauvais dessein... » Le mot de jésus fut le sien et le « Vade » de l'indignation du Christ monta de son cœur à ses lèvres, puis, se confiant uniquement en la Très Sainte Vierge, « elle planta là » le tentateur et s'enfuit à toutes jambes. En vain l'homme perfide s'élança-t-il à la poursuite de son innocente proie ; elle lui échappa comme par miracle : « Oui, dit Germaine, Notre-Dame de Talence me secourut alors miraculeusement car, marchant encore avec beaucoup de difficulté à cause de mon pied opéré, n'est-il pas étonnant que j'aie pu courir plus vite que cet homme et lui échapper si heureusement ?... »

… Cependant la fillette ne retrouvait plus son père ; saisie d'épouvante, elle passait et repassait devant lui sans le voir ; il était pourtant au même endroit où elle l'avait quitté. Encore une fois la Très Sainte Vierge vint au secours de sa petite fille chérie. Un ami de la famille aperçut par hasard Germaine Castang, qui courait éperdue dans la foule ; il fut droit à elle : « Qui cherchez-vous, mon enfant ? » lui dit-il. - « J'ai perdu mon père », répondit Germaine en sanglotant. - « Oh ! Nous allons bien le retrouver », s'écria le bienveillant protecteur, et, en effet, après avoir fait quelques pas, il découvrit M. Castang toujours au même endroit, et Germaine s'empressa de saisir le bras de son père pour ne plus le quitter. À tout instant, il lui semblait qu'allait réapparaître le sinistre personnage ; mais non, elle ne le revit plus il avait disparu, selon les paroles du Roi-Prophète, « comme la poussière à la face du vent... comme la boue des rues » (6).

M. Castang ne s'était pas douté de l'affreux danger qu'avait couru sa fille bien-aimée. La scène que nous venons de décrire s'était passée en quelques courtes minutes, en bien moins de temps qu'il n'en faut pour la raconter. Ces minutes avaient été un siècle d'angoisses pour la blanche colombe qui, dans la nuit obscure, avait vu de si près les serres du vautour... Mais les anges semblaient lui avoir prêté leurs ailes, et, dans sa fuite merveilleuse, elle pouvait chanter sur la harpe de David :

« Notre âme, comme un passereau, a été arrachée du filet des chasseurs : le filet a été rompu, et nous, nous avons été délivrés. Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le Ciel et la terre » (7).

 

Notes

 

1. Cant., I, 14.

(2). Séquence. Composition du Xle siècle. Anciens Missels.
(3). Liturgie.

 

(4). Une pieuse tradition nous apprend que, dans la forêt qui entourait jadis les murs de Bordeaux, au lieu qui porte aujourd'hui le nom de Notre-Dame de Talence, la Très Sainte Vierge Marie apparut miraculeusement en un jour de grandes calamités. Elle apparut sous la forme de la Mère des Douleurs, c'est-à-dire tenant sur ses genoux le corps inanimé de son divin Fils descendu de la croix, telle qu'elle est représentée par la statue que l'on vénère encore aujourd'hui dans le Sanctuaire.


Sur le théâtre même du prodige, et pour en conserver la mémoire, l'on construisit en l'année 1132, une petite chapelle sous le nom de Notre-Dame de Rama, changé aujourd'hui en celui de Notre Dame de Talence. La chapelle fut renversée et pillée plusieurs fois, notamment pendant les guerres des Anglais et puis pendant la Révolution de 1793. La statue miraculeuse fut cachée par de pieux fidèles. La chapelle fut rebâtie plusieurs fois ; la statue remise à sa place… Et de tout temps une grande affluence de peuple se rendit à ce pieux Sanctuaire pour y honorer, y prier la divine Consolatrice des affligés. Souvent, des grâces privilégiées et même de nombreux miracles sont venus confirmer et encourager la confiance des pèlerins fervents. Depuis donc plus de huit siècles, le pèlerinage de Notre-Dame de Talence est le pèlerinage des chrétiens de Bordeaux : pèlerinage de dévotion et de piété que l'on accomplit avec la plus grande facilité pèlerinage de tous les jours et de toutes les circonstances imprévues de la vie ; pèlerinage de toutes les joies et de toutes les tristesses.


De très précieuses et très nombreuses indulgences sont accordées à ceux qui visitent le Sanctuaire de Notre-Dame de Talence. (Extrait de la brochure « Dévotion à Notre-Dame des Sept-Douleurs à Talence »).

(5). Matth., cap. IV.

(6). » Et je les briserai comme la poussière à la face du vent ; et je les ferai disparaître comme
la boue des rues ». Ps. XVII, 42.

7. Ps. CXXIII, 7, 8.

 

 


 

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