Fleur du Cloître

 

Chapitre huitième

Dieu seul

 

« Ensuite il descendit avec eux et il vint à Nazareth, et il leur était soumis ». (S. Luc, II, 51).

 

Le sacrifice et les douloureuses séparations étaient à l'ordre du jour sous le toit de M. Castang ; aussi bien, le pauvre père se résigna-t-il à voir s'éloigner de lui ses deux charmantes petites filles, Lubine et Lucia ; c'était creuser autour de lui un nouveau vide que rien ne comblerait ; mais l'intérêt des fillettes exigeait impérieusement qu'elles fussent placées dans une maison d'éducation sous la garde maternelle de saintes religieuses dont les soins dévoués remplaceraient ceux de la mère disparue.

De leur côté, les bonnes religieuses de « Nazareth », émues des épreuves extraordinaires qui fondaient sur la famille de Germaine, comprirent que Dieu leur demandait de faire une œuvre de généreuse charité, et, sans hésiter, la Révérende Mère Saint-Pierre ouvrit ses bras et son cœur aux deux nouvelles orphelines que la Providence lui envoyait. Germaine prépara donc son retour à Bordeaux en compagnie de sa petite filleule Lucia, âgée de sept ans et de Lubine qui n'avait que dix-huit mois de plus. Après le dernier baiser d'adieu donné à leur père, et une dernière visite à la tombe de leur mère et de leur frère, les trois sœurs prirent le chemin de « Nazareth ». Nous nous représentons avec attendrissement la douce Germaine, dans sa quinzième année, frappant à la porte de la solitude de Nazareth, tenant d'une main sa petite filleule chérie et de l'autre sa chère « Lubinette ».

De ces deux charmantes petites créatures, suivant comme deux petits agneaux leur grande sœur, nous disons, osant emprunter les termes du Saint Évangile : « Ensuite, elles descendirent avec elle, et elles vinrent à Nazareth, et elles lui étaient soumises... » En effet, ces petites filles étaient de vraies « soumises », d'une si parfaite soumission, d'un si bon naturel, d'une si profonde reconnaissance, qu'elles eurent vite gagné les tendres sympathies des religieuses et des élèves « qui les choyaient et caressaient à qui mieux mieux », écrit Marie de Saint-Germain.

C'était pour Germaine une immense consolation de posséder ses sœurettes chéries, de les voir croître à ses côtés, comme deux tiges de lys qui donneraient en leur temps fleurs et parfums, et de leur prodiguer les avis, les caresses et les sourires qui leur rappelaient ceux de la tendre mère si prématurément ravie à leur amour filial… Oui, c'était du bonheur et même c'en était trop ! Déjà le Seigneur avait attaché sur Germaine le regard de sa divine jalousie : il la voulait séparée de tous ceux qu'elle aimait, sevrée de toute consolation et uniquement abandonnée au bon plaisir de ses vouloirs divins. Son père, il fallait se résigner à vivre loin de lui… ; sa mère et son grand frère : elle devait les chercher au Ciel… ; sa sœur aînée : elle ne la reverrait jamais… ; ses deux frères Guilbert et Lévy : elle en était séparée… : et ses petites sœurs chéries qu'elle avait si souvent bercées, dont elle avait guidé les premiers pas, et dont elle était presque devenue la petite mère après la mort de celle qui leur avait donné le jour, ses petites sœurs dont la présence et les sourires étaient la moitié de sa vie et ses seuls rayons de joie humaine, Germaine se les vit ravir tout à coup et elle resta seule au pied de son crucifix... Insensiblement, Dieu l'amenait à pousser ce cri de séraphique amour : Dieu seul !…

Ce fut dans le courant de l'été 1893 que Lubine et Lucia Castang quittèrent le toit hospitalier de « Nazareth », pour aller retrouver leur sœur aînée au sein de la pieuse congrégation des religieuses de Saint-Joseph d'Aubenas.

Deux mots expliqueront leur départ de Bordeaux et leur arrivée dans l'Ardèche. Les chères sœurs de Nojals, au milieu des larmes et des regrets qu'elles donnèrent à la « sainte Mme Castang », se souvinrent qu'autrefois la mère de Lubine et de Lucia les avait suppliées d'adopter ses deux petites filles, si la mort venait à la frapper avant qu'elle eût pu les élever et assurer leur avenir.

Les tristes pressentiments de la jeune mère s'étaient réalisés ; les bonnes religieuses se rappelèrent leur promesse et voulurent la tenir ; elles firent des démarches actives auprès de leur Très Révérende Mère Générale : « Au mois d'août 1893, écrit Marie de Saint-Germain, à la prière de nos bonnes sœurs de Nojals si dévouées à la famille, peut-être aussi en mon humble considération, notre Très Révérende Mère voulut bien offrir asile à Lubine et à Lucia parmi les orphelines recueillies par la Communauté. Sous la direction de bonnes et ferventes religieuses, mes chères petites sœurs se forment à la vertu, au travail, à l'instruction... Elles n'ont passé dans le monde que les années de leur première enfance ; elles n'en connaissent ni les peines, ni les joies toujours détrempées d'amertumes ; rien ne les y attire, tout, au contraire, semble les convier à suivre l'Époux divin dans le céleste sentier de la vie religieuse. Cependant, on ne peut juger encore de leur vocation, elle reste le secret de Dieu » (1).

Tandis que Marie de Saint-Germain saluait l'arrivée de ses petites sœurs dans les belles montagnes de l'Ardèche, Germaine offrait à Dieu le sacrifice de la séparation : il lui coûta énormément ! Ce fut comme une phase d'agonie qu'elle traversa, à cette époque où tout semblait concourir à attrister son âme et à faire saigner son cœur. Ajoutons que le martyre de Germaine se prolongea jusqu'à son entrée au monastère de l'Ave Maria, car son cœur blessé d'amour divin souffrait surtout de ne pouvoir répondre à sa vocation. Toujours Germaine avait aspiré au Cloître, mais depuis sa Première Communion, ses désirs s'étaient changés en tourments : il lui fallait l'ombre et le silence du cloître, la vie austère des moniales de Sainte Claire. Presque au lendemain de sa Première Communion, elle avait demandé à un religieux franciscain, le R. Père Firmin, gardien du couvent de Bordeaux, de la faire admettre au noviciat des Clarisses de Talence. Sa grande jeunesse et la faiblesse de sa jambe firent alors échouer sa demande. Germaine en fut désolée. Croyant que le cloître lui était fermé à tout jamais, elle tenta du moins de se consacrer à Dieu dans l'Institut qui avait si charitablement accueilli ses trois sœurs... Là, ses démarches ne furent pas plus heureuses, et Marie de Saint-Germain, qu'elle avait prise pour sa tendre avocate, se trouva bientôt à son sujet dans une situation des plus délicates et des plus difficiles. N'osant insister auprès de ses Supérieures et plus peinée que Germaine des déceptions que lui apportaient ses missives, la jeune novice de Saint-Joseph osait à peine écrire à sa sœur chérie. Ses lettres devinrent rares et le cœur de Germaine, sans vouloir croire à de l'indifférence de la part de sa sœur, souffrit beaucoup de son silence. Son émotion et sa souffrance se trahissent dans une des rares lettres échappées à la destruction de sa correspondance. Citons-en quelques fragments :


Bordeaux, le 3 juin 1894.


« Chère et bien-aimée sœur,


Voilà bientôt la moitié d'une année que je n'ai reçu aucune nouvelle de vous toutes. Ne pouvant attendre plus longtemps, je viens te donner des nouvelles de mon cher papa et de Lévy... Nous nous portons tous très bien, mais nous sommes inquiets de savoir si tu n'es pas malade, ainsi que Lubine et Lucia. À quoi attribuer le long retard de ta lettre ? Il faut ou que tu sois malade, ou que tu aies beaucoup de travail. S'il en est autrement, je te trouve un petit peu indifférente, car depuis Pâques que je t'ai écrit tu aurais eu le temps de répondre à ma lettre…

Si tu savais, chère sœur, comme c'est triste d'avoir loin de soi tous ceux à qui on est uni par les liens du sang... pourtant tu devrais bien le comprendre, toi qui as été séparée comme moi de ceux que tu aimais... Et, cependant, à présent que tu m'as pris mes petites sœurs, l'on dirait que je suis au rebut…

Il n'y a que mon cher papa qui semble m'aimer toujours. Il est venu vers les fêtes de Pâques, et il est resté deux jours à Bordeaux ; il était, comme moi, très étonné que tu ne m'aies pas écrit... »


Après ces lignes de tendres reproches au travers desquels on voit saigner le cœur de la douce jeune fille, Germaine parle de Lévy et de Guilbert et entre dans le détail intime de certaines affaires de famille, puis, répondant au refus formel qu'on a dû lui faire par un admirable fiât de résignation, elle ajoute gracieusement :


« Mais tu dois t'étonner que je ne parle plus d'aller te rejoindre... c'est que dans ta dernière lettre tu m'as demandé d'être plus soumise à la volonté de Dieu. Eh bien, chère sœur, je suis toute résolue à la faire cette volonté du bon Dieu ; je me suis jetée entre ses bras ; aussi à présent, quoi qu'il m'arrive, je redirai avec Jésus : Fiat !

Tu dois te demander, chère sœur, où je trouve ce courage.Veux-tu que je te dise où je vais le puiser ? c'est dans l'Aliment divin dont je me nourris chaque dimanche.

Oh ! Oui, ma sœur, tu ne pourrais croire ni comprendre la joie qui m'enivre quand je dois recevoir mon Jésus : c'est qu'il me préserve de beaucoup de petites misères : aussi je suis bien heureuse.

Toutes mes maîtresses sont pour moi de plus en plus dévouées. Aide-moi à leur exprimer ma gratitude, en priant Celui qui possède des trésors intarissables de leur rendre au centuple les bienfaits dont elles me comblent…

Embrasse bien fort pour moi mes petites sœurs ; leurs anciennes maîtresses et leurs petites compagnes leur envoient un grand bonjour. Mes plus profonds respects à sœur Saint-Hermann et à bonne sœur Anna.

Reçois, chère et bien-aimée sœur, l'assurance de mon affection et les meilleurs baisers de ta sœur qui t'aime.


Germaine Castang, 
Enfant de Marie ».

 


Hâtons-nous de le dire, Marie de Saint-Germain était loin d'être indifférente pour sa chère petite sœur... au contraire, elle souffrait de sa souffrance et s'associait à son martyre. Citons ici le fragment d'une lettre écrite à notre Très Révérende Mère Abbesse :

... « Depuis la Première Communion de Germaine, ses lettres ne me parlaient que de son désir du cloître, mais Dieu qui semblait si bien l'appeler à la vocation religieuse lui ferma longtemps la porte du monastère... Longtemps elle gémit à la solitude de Nazareth où, cependant, elle était aimée et estimée, mais où elle n'était pas dans son centre. Cette épreuve ne fut pas la moindre de sa vie. Ses lettres me fendaient le cœur. Ne pouvant entrer au monastère des Clarisses au lendemain de sa Première Communion, la chère petite aurait voulu alors entrer au noviciat des Sœurs de Saint-Joseph. A cause de son infirmité, nos Supérieurs, cependant si bons, se refusaient à l'admettre et elle s'imaginait, la pauvre enfant, que je ne faisais aucune démarche pour faciliter son admission. Dieu sait s'il m'en coûtait de ne pouvoir laisser son cœur s'ouvrir à l'espérance ! Que de larmes j'ai versées à son sujet ! Dans cette longue et pénible épreuve, sa résignation fut toujours admirable... elle souffrit silencieusement et saintement jusqu'au jour où vous-même, ma Très Révérende Mère Abbesse, mîtes un terme aux délais du Seigneur en lui ouvrant les portes du pieux et saint monastère de l'Ave-Maria, où elle vient de terminer les trop courtes années de son pèlerinage ici-bas » (2).

Ainsi donc, Marie de Saint-Germain pleurait de son côté et Germaine pleurait du sien : la Croix les séparait... le Fiat les réunissait, Jésus-Hostie les consolait... Germaine ne le cachait pas : l'Eucharistie « la préservait de beaucoup de petites misères, aussi elle était bien heureuse ! » Elle souffrait beaucoup, c'est vrai, mais la Communion de chaque dimanche la consolait divinement et la préservait de tant de faiblesses que ses maîtresses ont pu écrire d'elle ce magnifique et surprenant éloge : « Elle était un modèle d'édification pour ses compagnes : toutes n'ont qu'une voix pour dire qu'elle était sans défauts... » À ce témoignage des saintes religieuses de « Marie-Joseph » s'ajoute celui des religieuses du cloître : elles peuvent affirmer n'avoir jamais vu leur douce petite sœur commettre une seule imperfection volontaire : sa vie au monastère de l'Ave Maria fut plus angélique qu'humaine. Mais avant de parler de la postulante et de la novice, laissons encore la parole aux maîtresses de la chère pensionnaire de la rue Saint Genès :

« Tout en menant une vie commune, Germaine imitait la vie humble, silencieuse, obéissante et cachée de la Très Sainte Vierge dans le Temple. Son esprit de foi, qui se fortifiait de plus en plus, lui faisait accepter, de la main de Dieu, les difficultés et les petits ennuis journaliers. Elle était d'un caractère très gai ; aux récréations et aux promenades l'élan était toujours donné par elle.

Lorsqu'elle raisonnait ses compagnes, ce qu'elle faisait toujours en quelques mots (par humilité elle n'aurait jamais voulu affecter de faire un sermon), elle leur disait : « C'est le bon Dieu qui l'a permis ainsi ; il ne faut donc pas murmurer ».

Par esprit de reconnaissance envers la maison qui l'avait accueillie, elle employait scrupuleusement son temps, ne perdant point pour cela la présence de Dieu.

Le recueillement avec lequel elle récitait chaque jour le petit office de la Sainte Vierge édifiait beaucoup ses compagnes, et, témoins oculaires de sa piété fervente, il leur était facile de comprendre et de lire sur sa physionomie combien elle était heureuse de s'entretenir avec Dieu.

Déjà elle s'efforçait de commencer cette vie religieuse qu'elle désirait ardemment. Un jour, une de ses compagnes ayant remarqué qu'elle souriait en travaillant lui en demanda la raison ; elle soupira et dit tout simplement : J'imaginais être déjà dans ma petite cellule de Clarisse !... »

Elle était humblement reconnaissante envers les personnes qui lui faisaient du bien et protégeaient sa famille. Mais c'était surtout envers notre bonne Mère Saint-Pierre qu'elle eût voulu se fondre en remerciements. Le seul souvenir de la bonté, avec laquelle cette chère Supérieure avait accueilli ses deux petites sœurs à la mort de leur mère, remplissait son âme d'une immense gratitude ».

Les religieuses de « Nazareth » ajoutent : « La mort de cette mère chérie fut la plus cruelle épreuve que Dieu ait pu envoyer à Germaine. Pour juger de sa douleur, il faut avoir connu l'affection si vive et si tendre qu'elle avait pour sa famille... Dans cette pieuse famille, elle n'avait puisé que de bons principes : sa mère était une sainte et, sur le point d'entrer en religion, elle était heureuse de dire que c'était aux prières de sa mère qu'elle devait le bonheur d'entrer en Communauté, malgré les difficultés qui semblaient y mettre obstacle » (3).

Comme le disent ses maîtresses, la vie de Germaine était humble et cachée, mais elle n'en était pas moins aimée et elle jouissait de la confiance générale. Elle avait un grand ascendant sur ses compagnes de l'Ouvroir où on l'avait nommée surveillante du travail (4). Elle s'acquittait à merveille de ses fonctions et les remplissait avec tant de sang-froid, de fermeté, de douceur, et d'impartialité qu'elle s'attira toujours le respect des élèves et l'admiration des maîtresses.

Germaine devait rester à la maison de « Nazareth » jusqu'en juin 1896. Depuis le départ de ses petites sœurs jusqu'à son entrée à « l'Ave Maria », rien de bien saillant à relater dans cette paisible phase de sa vie. Cependant, sa correspondance d'alors trahit le rôle pacificateur qu'elle voulut remplir auprès des siens dans une circonstance des plus délicates. Nous nous reprocherions d'en omettre le récit.

C'était dans le courant de l'année 1895 : un nuage s'était élevé entre M. Castang et l'un de ses fils. Germaine apprend que ce dernier, qui n'habitait pas avec son père, hésite à venir à Nojals où se trouvait alors M. Castang. Elle sort de Nazareth, et, ange de paix et de douceur, elle veut à tout prix servir de trait d'union. Elle va chercher son frère aux environs de la Réole et lui glisse à l'oreille de si touchantes choses qu'elle le décide à revenir vers son père. Elle-même se rend dans la Dordogne pour préparer les voies. Tout se passe à merveille et, le 22 septembre 1895, elle écrit à Marie de Saint-Germain sa douce victoire :

« ... J'ai enfin fait consentir notre frère à venir faire sa visite à mon cher papa... il craignait... mais le Seigneur ne reçoit-il pas le pécheur comme le juste ?... Si mon père me reçoit, pourquoi ne recevrait-il pas celui qu'il nomme son enfant ?... Je l'ai donc préparé à cette visite inattendue, puis est arrivé le moment où mon frère devait se présenter ; un serrement de main est venu rendre la paix à ce dernier qui est resté une semaine avec nous ! »

Tels étaient les grands triomphes de Germaine : procurer la paix, rétablir la paix, donner du bonheur dans la petite mesure où il lui était permis d'être la messagère de la paix et de la joie ! Oui, c'étaient là ses triomphes et, pour y arriver, que lui importaient la peine, la fatigue, les ennuyeuses démarches ? Dieu la payait de tout cela, car : « Bienheureux ceux qui sont doux... »

Cependant, Dieu continuait à éprouver sa petite servante : le voile qui lui cachait les joies de l'avenir ne tombait pas encore. Il était alors plus tendu et plus épais que jamais. Dans ce voyage à Nojals où elle avait si bien réussi à donner du bonheur aux autres, elle, la pauvre enfant, ne recueillit que des déceptions et elle passa trois jours dans les larmes : on lui avait enlevé son dernier espoir d'être religieuse... et à cela s'étaient ajoutées d'autres peines intimes que la discrétion nous défend de trahir. Disons seulement qu'elles atteignirent Germaine en plein coeur : « J'ai cruellement souffert, dit-elle à Marie de Saint-Germain, mais n'en parle à personne ».

Quant à l'épreuve relative à sa vocation, quelque adoucie qu'elle fût par la tendresse des bonnes religieuses de Nojals, elle n'en fut pas moins sensible : citons encore un fragment de la lettre de Germaine :

« Mes bonnes maîtresses m'ont reçue à bras ouverts ; je m'y suis jetée comme dans ceux de la mère chérie qui elle aussi me les ouvrait autrefois…

Mais si jusqu'ici j'ai vécu d'espérance, je viens de la perdre complètement. J'avais l'intention d'écrire à votre Révérende Mère, je possédais ce secret à moi seule, lorsque mes chères maîtresses m'ont dit que nulle part l'on ne me recevrait avant que je sois complètement guérie. J'ai donc rejeté tout espoir... et, pendant deux ou trois jours, mes larmes ont coulé en l'absence de mon cher papa... Il m'est dur de prononcer le Fiat de la résignation... Prie pour moi, chère sœur ; de mon côté j'ai prié pour toi, et pour toi j'ai offert de petites mortifications que je faisais pendant la journée…

Mes meilleurs remerciements à notre... à ta bonne Révérende Mère. Je me suis trompée ; je disais notre et comme je ne crois jamais pouvoir le dire, je me suis reprise, veuille lui offrir cette image de ma part.

Je t'embrasse bien fort ainsi que mes chers petits anges, dont je ne me serais pas séparée si j'avais prévu que je demeurerais seule.

Germaine Castang ».


On le sent : Germaine a le cœur gros de chagrin, l'âme débordante de tristesse... À qui donc donnera-t-elle le nom de Mère dans la vie religieuse ? et où la trouver cette vie qui est si près et si loin de son âme en détresse ?... Partout elle est éconduite, partout c'est le refus écrit sur le seuil des maisons où elle frappe... Pauvre enfant ! Marie lui reste... et elle lui ouvrira les portes de son Ave Maria. Mais cette joie prochaine, Germaine l'ignorait... L'année 1895 s'acheva pour elle dans une prolongation d'agonie morale… Rien à l'extérieur ne trahissait sa douleur ; elle restait calme, souriante, joyeuse même, mais une lettre à sa sœur laisse percer sa désolation... Dieu permettait que l'isolement se fît alors durement sentir au cœur de Germaine. Écoutons son gémissement que précèdent d'abord des souhaits pleins d'affection à sa grande sœur :


Bordeaux, le 8 décembre 1895.


« Chère et bien-aimée sœur,

Il est enfin arrivé ce jour où il m'est donné de t'écrire ; avec impatience je l'attendais pour t'offrir mes souhaits de fête, auxquels je joins mes vœux de bonne année. C'est donc de grand cœur que je te dis : bonne fête ! Pour cadeau je te donne une large part à mes prières ; telle est l'offrande que je te présente en ce jour.

Tu vas me dire que je devance l'époque du jour de l'an, tant mieux ! je serai du moins la première arrivée auprès de ma sœur aînée. Ils sont toujours les mêmes, sœur bien-aimée, les vœux que je forme à ton égard. c'est toujours du fond du cœur que je dirai au divin enfant de la Crèche : « Vous connaissez les besoins d'une grande sœur, vous savez qu'elle est la gardienne de mes deux petites sœurs chéries... Vous avez une petite main, cependant elle est grande en grâces : donnez, s'il vous plaît, pour étrennes à ma chère sœur tout ce dont vous connaissez qu'elle a besoin... Mon bon petit Jésus, daignez suppléer à ce que je ne puis faire, moi qui suis si éloignée et qui désirerais tant lui donner pour étrennes un gros baiser ».

J'ai bien des choses à te dire, chère sœur, mais en un jour de fête (5) dois-je t'attrister ? Certainement non. Je me contenterai seulement de te dire combien ma peine est grande en songeant à notre cher papa... Il doit être sans doute fâché avec moi. Je lui ai écrit : pas de réponse ! Que vais-je donc devenir si je n'ai plus personne? Plus de père, plus de sœurs, plus de frères, c'est trop, tout à la fois ... Tu es bien encore la plus heureuse, va, en possédant nos chères petites sœurs ».


Ici on devine que Germaine a versé des larmes... mais vite elle les essuie et finit affectueusement sa lettre à Marie de Saint-Germain ; puis, pour se consoler de n'avoir plus ces « chères petites soeurs » qu'elle pleure toujours, elle leur écrit quelques lignes d'affection :


« Mes chères petites sœurs,

Croyez-vous, mes petites chéries, que je vous oublie ? Non, certainement non... Chassez cette pensée, car chaque fois que j'écris à notre grande sœur, je m'informe de ce que vous devenez.

Comme vous devez avoir grandi depuis votre départ ! pourvu surtout que vous ayez grandi en sagesse, tel est mon désir !

Ma chère petite Lucia. c'est aussi ta fête. Je t'embrasse bien fort ; c'est tout ce que je puis faire pour le moment... mais voici le jour de l'an et il faut bien prier le petit Jésus qu'il remplisse ma bourse afin de pouvoir envoyer une petite étrenne à mes sœurs chéries... Et ma petite Lubine, est-elle en bonne santé ? ne s'ennuie-t-elle pas ? prie-t-elle bien le petit Jésus ? Je demande pour elle qu'elle ne fasse jamais fâcher ses maîtresses. Vous savez que le bon Dieu nous a enlevé notre maman bien vite ; eh bien ! ce sont vos maîtresses qui vous la remplacent. N'oubliez donc pas de leur faire plaisir par votre conduite…

… Une petite lettre de votre part me ferait bien plaisir. Tout en offrant à ma sœur Saint-Didier mes vœux de bonne année, demandez-lui donc pour étrennes, qu'elle vous permette de m'écrire… Tâchez de faire toujours plaisir à notre sœur aînée... elle doit être bien bonne pour vous. Tout en priant pour que vous soyez des petites filles bien gentilles, priez toujours pour moi qui en ai bien besoin.


Mes chères petites sœurs, je vous embrasse bien fort.

Germaine Castang, Enfant de Marie ».

 

On le voit, l'isolement et le chagrin ne desséchaient pas le cœur de Germaine... il semblait au contraire que l'expérience de la douleur la lui faisait plus que jamais redouter pour les autres... et elle se consolait de souffrir en faisant des vœux de bonheur pour les âmes qui lui étaient chères.

Cette tempête d'inquiétudes, de larmes, d'angoisses secrètes et d'apparent abandon était le dernier coup de vent qui la poussait au port !... Encore quelques mois. et Germaine allait trouver à l’Ave Maria la famille religieuse qu'elle cherchait depuis tant d'années... Dieu l'y conduisait par le mystérieux chemin de l'épreuve ; elle marchait au travers des épines et des croix, mais que craignait-elle ! D'un rayon de son amour le Christ illuminait ses pas et cette année 1896, qui s'ouvrait si tristement, devait être l'année bénie de ses divines Fiançailles avec le Christ-Roi !... Une fois de plus, Germaine Castang allait expérimenter que « les heures désespérées sont les heures de Dieu » et que « ce qu'il garde est bien gardé !... »

 

Notes


(1). Lettre particulière, Juin 1897.

(2). Lettre particulière. Juin 1897.

(3). Notes des sœurs de Marie-Joseph.

(4). Il avait été question de mettre Germaine sous-maîtresse à l'ouvroir. Ce projet, nous a-t-on dit, se serait sans doute réalisé si elle ne fût entrée au cloître de l'Ave Maria.

(5). Germaine souhaitait à sa sœur la fête de sainte Lucie.

 

 


 

 

 

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