Fleur du Cloître

 

Chapitre neuvième

Le Monastère de l’Ave Maria

 

« Frappez et il vous sera ouvert ». (Matth. VII, 7).

 

Mais quel était cet Alvernia nouveau au sommet duquel Germaine allait, comme le « divin François », se jeter dans la fournaise du céleste amour ?... Quel était ce nouvel Ave Maria qui, dans cette fin du XIXe siècle, ressuscitait sur les rives de la Gironde la vie séraphique des premières Clarisses de Bordeaux, vie éteinte depuis 1521 ?… (1).

Ici, laissons la parole au poétique écrivain qui indiquait aux Bordelais la route du nouveau monastère, au lendemain de la consécration de son église et de la bénédiction de ses cloîtres. C'est comme le son d'une lyre qui conduit au sentier de l'Alverne :


Le Monastère de l’Ave Maria à Bordeaux


« Traversez le boulevard de Talence, prenez par un sentier, qui répond au joli nom de « chemin des montagnes », et bientôt toute blanche, avec une toiture de briques roses, apparaîtra à vos yeux la chapelle du nouveau monastère de l' Ave-Maria. Les bâtisses du couvent, blanches aussi, sont blotties autour.

Par cette belle matinée d'août, monastère et chapelle se détachent sur l'azur intense, sur l'azur sans limite avec quelque chose d'assuré, de vivant. On dirait un immense bateau dont l'ancre serait venue mouiller en des eaux éternellement sereines. Eh ! mon Dieu ! N'est-ce point dans le grand océan de la paix, de l'amour sans fin que ces couvents, où divinement passent les âmes, ont aussi jeté leur ancre, à l'abri de l'orage, à l'abri des autans, qui, sur la scène du monde, soufflent en tempête ? C'était le 2 août, jour de fête suprême pour les habitantes du monastère de l'Ave-Maria.

Et d'abord qu'est ce monastère dont le nom résonne avec un beau son de Moyen-Age, comme on n'en entend guère plus l'écho que dans les murs de Rome ou des antiques cités italiennes ?

Le monastère de l'Ave Maria est d'institution très récente à Bordeaux. C'est un couvent de Clarisses, « de pauvres Clarisses », ainsi que les dénommait dès le XIIIe siècle leur fondatrice, sainte Claire elle-même.

Une superbe physionomie de ces temps héroïques du Moyen-Age, celle de Claire de Scefi, que vit naître la petite cité italienne d'Assise, en l'an 1194. Déjà Assise avait donné le jour en 1182 au grand et doux triomphateur du renoncement et de la pauvreté, François, au sujet de la naissance duquel Dante écrivait !

« Ici est né, pour le monde, un soleil comme l'autre sort du Gange. Que celui qui voudrait nommer ce lieu ne dise point Assise. Il dirait trop peu, mais qu'il dise Orient, s'il veut bien parler…

François avait atteint l'âge d'homme, et déjà il avait si bien vaincu le péché, si bien rétabli son âme dans la pureté de son origine, qu'aucune hostilité n'existait plus contre lui dans le monde, » suivant ce qu'affirme un éloquent commentateur de sa vie.

Une splendeur divine, au dire des contemporains, entourait son front comme d'une auréole. « Les prodiges sortaient de lui, comme les rayons sortent du foyer.

Il jouissait du plein amour des êtres et des choses. La peinture a immortalisé cette charmante scène du chemin de Bévagno, où, ravis par le regard du doux saint, on vit des oiseaux de toute espèce le suivre, voletant autour de ses épaules et le caressant de leurs ailes. Alors, celui-ci ému, en une sorte d'extase, se mit à leur faire un discours.

Mes frères ailés, leur disait-il, vous devez toujours aimer votre Créateur, et le louer, lui qui vous a revêtus de plumes, qui vous a donné des ailes, qui pourvoit à tous vos besoins ! Et les petits oiseaux écoutaient, attentifs, agitant leur jolie tête, répondant par de petits pépiements, très doux, aux exhortations du saint !! » « Et plus ne voulurent bouger qu'il ne leur eût donné sa bénédiction », ajoute l'historien.

Sur les fleurs, sur les plantes, sur les moissons, sur les vignes, sur les eaux, sur les bois, sur tout ce qui était pur, François avait même puissance. Mais s'il aima toutes choses, et si toutes choses l'aimèrent, combien durent l'attacher et s'attacher à lui les âmes pieuses ! Les âmes ! ces fleurs impérissables, ces miroirs du Christ, ces lyres vivantes où chaque harmonie participe de la lumière. S'il parlait avec tant de douceur aux créatures sans raison, imaginez ce que devaient être ses entretiens avec les pléiades de petits enfants, d'hommes faits, de vierges et de jeunes femmes, que sa sainteté attirait d'un pouvoir fascinant !

Claire, toute jeune, de noble famille, très belle, pure comme un lys que vient d'entr'ouvrir la rosée de la première aube, fut une des âmes privilégiées sur lesquelles, de bonne heure, par le bon vouloir de Dieu, l'âme du saint régna en maître.

Qui nous dira la haute tendresse, la puissance de ces colloques d'une âme supérieure avec une autre âme qui tend à monter à sa suite ? Les œuvres résultant de ces communications peuvent, seules nous en révéler la divine saveur. Et voici quelles furent les œuvres de Claire, conformes à celles de François.

Il avait épousé la pauvreté. Comme lui, Claire voulut être pauvre. Comme lui, elle devint austère et douce. Il venait de fonder un ordre d'hommes pour convertir les âmes et réjouir le Ciel. Sur ses traces, Claire fonda un ordre de femmes.

Poussant au sublime l'exemple des Franciscains, elle ne voulut point que ses maisons possédassent des revenus assurés. C'est à l'aumône quotidienne que la Clarisse demande l'austère aliment de sa vie, vouée au jeûne, à l'oraison, aux macérations de toutes sortes, auxquelles viennent s'adjoindre les travaux de l'esprit et des mains, le chant de l'office, les veillées de nuit, passées à prier pour ceux qui dorment, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui fautent dans les ténèbres…

Le peu de repos qu'elle prend, c'est sur la dure. Ses pieds délicats foulent à nu les dalles du cloître ou de la cellule, même les sentiers du jardin. La clôture est absolue, à moins que, pour cause de fondation, on n'ait obtenu momentanément dispense.

C'est ainsi que l'essaim de Clarisses qui vient de se fixer à Bordeaux dans le Monastère de l'Ave-Maria, est resté quelque temps sans être cloîtré. On a pu voir les fronts aux pâleurs nacrées par l'oraison et le jeûne, se profiler au grand jour, sous le bandeau de fin lin, et de la longue robe de bure sombre, émerger des pieds émaciés, tout blancs aussi.

La plupart, de grande naissance au point de vue humain, toutes de grandes âmes, les Clarisses ! Ce n'est point une vocation ordinaire qui les a conduites au cloître. Par joie ou par douleur, d'avance elles étaient sacrées pour une mission dont l'entier mystère ne nous sera révélé qu'au Ciel. Ici-bas, à peine une lueur étrange, qui confond les sens et presque le raisonnement. Et cependant, feuilletons les annales sublimes des cloîtrées, et nous verrons quels prodiges leurs prières ont réalisés ! Leurs prières trempées de larmes et de sang ! Et si nous pouvions pénétrer plus avant, frôler de nos mains débiles, la mystérieuse chaîne qui, dans le cloître, relie le visible à l'invisible, chaîne de révélations, chaîne de visions, chaîne d'immatérielles amours, torrents de douceur, pluie de parfums ! Je ne parle point au figuré. Mais les Clarisses, pas plus que leurs sœurs des autres ordres, ne confient oralement les chastes délices dont il plaît à Dieu de leur donner, dès ce monde, la surnaturelle possession... Ne cherchons point à pénétrer leurs célestes secrets !

Le 2 août a marqué pour elles, à Bordeaux, ainsi que je le disais tout à l'heure, une date suprême. Son Éminence Mgr Lecot est venu, en ce jour, prononcer la clôture. Les grilles de fer aux pointes acérées, les épais rideaux de serge noire ont été rivés pour jamais à toutes les ouvertures. Encore une minute, on a pu contempler les saintes recluses, et se jeter une dernière fois dans les bras de celles dont on était la parente ou l'amie... Puis, tout s'est refermé avec un bruit de tombe qu'on clôt. Mais derrière cette tombe le Magnificat retentissait.

La chapelle avait été précédemment consacrée. Une jolie chapelle aux gothiques ogives. Toute blanche encore, avec un autel dédié à saint Antoine de Padoue et un chemin de croix qui fait rêver de pauvreté franciscaine et d'élévation mystique.

Et maintenant, elles sont là, seules, les « pauvres Clarisses ». Quand on les demande au parloir, elles descendent et vous saluent d'un Ave Maria. Elles causent amicalement, mais elles ne voient nos visages, ni nous ne voyons le leur. Sur le seuil, les sœurs tourières se montrent, vont et viennent accortes. Ce sont les abeilles de la ruche, ce sont elles qui vont quêter par la ville, les dons en nature, et les reçoivent à la porte.

Espérons que la cloche d'alarme ne tintera jamais au monastère de l'Ave Maria ! La charité bordelaise saura assurément suffire à l'entretien des anges terrestres, que le ciel lui a confiés! » (2).

Situé en dehors des boulevards, le couvent des Clarisses, qu'on a appelé gracieusement l’Ave Maria hors les murs, jouit presque des avantages de la campagne ; le bon air, le calme et la solitude de ses parages y attirent, le dimanche surtout, de nombreux promeneurs et des pensionnats en font le but d'une pieuse sortie… Souvent, les pensionnaires de « Nazareth » sont venues se promener aux alentours du monastère, et ce n'était pas un des moindres bonheurs de Germaine de pouvoir passer et repasser sous les fenêtres grillées et mi-closes des Clarisses de ces doux lieux... Alors, elle s'arrêtait, et, fixant les murailles bénies de la clôture, elle disait à ses compagnes : « Oh ! si je pouvais avoir là ma petite cellule, que je serais heureuse ! »

Sans se laisser décourager par les obstacles et les refus, l'ardente postulante continuait à supplier le ciel d'exaucer ses désirs, et un jour, n'y tenant plus, elle vint elle-même s'offrir au cloître dans tout l'élan d'un généreux Ecce venio. C'était un lundi de Pâques, un jour tout d'allégresses, d'alléluia, une de ces journées de printemps si belle dans nos régions... Germaine n'avait pas dix-huit ans lorsqu'elle frappa à nouveau, tout timidement, à la grille du parloir et sollicita son entrée dans la clôture.

Nous fûmes profondément émues de sa candeur, de son humilité, de sa ravissante simplicité... Rien qu'à l'entendre au travers de nos grilles et rideaux, nous étions charmées et touchées ; en la voyant nous fûmes conquises sa cause était gagnée. Vraiment le doigt de Dieu était là, nous désignant cette jeune fille comme une âme privilégiée qu'il voulait s'unir dans le cloître séraphique… Peut-on lutter contre Dieu même ? Passant par-dessus les considérations qui nous avaient fait refuser Germaine deux ans et demi auparavant, nous fûmes toutes inspirées de la recevoir et, en admettant cette chère postulante, nous sentions délicieusement faire la volonté de Dieu…

Personne, cependant, n'avait plaidé la cause de cette douce enfant, mais son extraordinaire humilité et sa grande simplicité avaient parlé pour elle : c'était la vertu qui forçait en quelque sorte les remparts de notre clôture et emportait d'assaut cette petite cellule si longtemps rêvée, si ardemment désirée... Tant il est vrai, ô mon Dieu, que vous faites toujours la volonté de ceux qui vous aiment.

Avant de quitter le parloir, Germaine fit un acte de charmante simplicité : « Mes Révérendes Mères, dit-elle, je vous ai bien parlé de ma jambe, mais il faut maintenant que je vous fasse voir comment je boite ! » Et, mettant l'amour-propre sous les pieds, Germaine fit lentement, et en boitant de son mieux, le tour du parloir extérieur…

Cette action, et l'humilité sereine avec laquelle elle fut accomplie, nous en dirent plus long que tous les éloges qu'on aurait pu nous faire de notre nouvelle petite sœur.

Sa reconnaissance égalait son humilité. En un langage plein de tact et de délicatesse, elle nous assura, dès cette première visite, de son immense gratitude pour l'espoir que nous lui donnions d'être bientôt des nôtres. Lorsque la chère postulante partit, on eût dit que son âme et son cœur avaient passé au travers des noirs barreaux : en réalité, elle appartenait déjà à sa nouvelle famille et au Dieu de notre Tabernacle.

Cependant, un dernier obstacle restait à surmonter : Germaine n'avait pas dix-huit ans. Nous ne pouvions l'admettre sans le parfait consentement de M. Castang. A elle de l'obtenir et de décider son père à ce nouveau sacrifice. Elle ne perdit pas de temps. Mais M. Castang, fort ému à la réception de la missive de sa fille, tint à prendre du temps pour réfléchir et déclara vouloir consulter sa fille aînée. Notre pauvre Germaine, apprenant cela, écrivit aussitôt à Marie de Saint-Germain pour la supplier de plaider sa cause et d'être bonne avocate. Nous ne résistons pas au plaisir de citer cette longue lettre ; elle trahit les palpitations du cœur de celle qui l'écrit :

 

Bordeaux, 12 avril 1896


Très chère et bien-aimée sœur,

 

« Attends-tu ma lettre ? je n'en sais rien... M'aura-t-on devancée ? peut-être bien ! Mais pour te raconter la chose telle qu'elle s'est vraiment passée, personne n'en est plus capable que moi ; aussi vais-je bien te l'expliquer. Le lundi de Pâques, mes compagnes étant en vacances, sœur Noémie, étant toujours disposée à me faire plaisir, me permit de sortir en promenade avec une sous- maîtresse. Vers la fin de la promenade, nous nous rendîmes chez les Clarisses pour y voir une religieuse tourière de notre connaissance. Dans le vestibule je m'écriai : Oh ! Qu'elles sont donc heureuses ces bonnes religieuses... jamais n'aurai-je ce bonheur ! Oh ! Si je pouvais entrer !! La religieuse avec qui nous causions me demanda si je voulais parler à la T. R. Mère Abbesse et lui expliquer ma situation... Je ne comptais pas du tout sur moi pour le succès d'une telle démarche... les obstacles me paraissaient insurmontables. Mais c'était le Seigneur qui me guidait ; Il m'avait donc préparé les voies…

Les rideaux des grilles du cloître se sont abaissés pour moi et m'ont laissé apercevoir quatre bonnes Mères, ayant toutes la bonté peinte sur le visage. En toute autre circonstance je me serais sentie rougir, mais non, l'on aurait dit que j'avais passé ma vie avec elles.

Elles m'ont beaucoup questionnée sur toi et sur toute la famille ; la R. Mère Vicaire plaidait ma cause auprès de la Très Révérende Mère Abbesse... Enfin, les Mères Clarisses m'ont quittée en disant : « Priez et espérez ! »

N'est-ce pas pour moi la réalisation de tous mes rêves ? C'en était trop ! la joie m'étouffait... mais il y a bien encore autre chose. Mercredi matin on envoie à bonne Mère Saint-Pierre un billet pour lui annoncer que je suis reçue et qu'on me demande dimanche, à ma grande stupéfaction ! Notre bonne Mère a vu une fois de plus en cela comment Dieu appelle les âmes et comme il se sert de tout pour les amener à Lui... Elle est venue m'annoncer cette bonne nouvelle, en me disant d'écrire à papa ; ce que j'ai fait immédiatement. En attendant sa réponse ; je me suis rendue dimanche au monastère des Clarisses où l'on a ouvert de nouveau les volets de la grille ; mais cette fois il y avait toute la communauté. Parmi ces chères religieuses on m'en a montré une qui était entrée au noviciat à quinze ans ; elle en a maintenant dix-huit et elle sera mon bon ange. Les Révérendes Mères m'ont parlé longtemps et elles ont décidé que, s'il n'y avait pas d'empêchement, elles me recevraient le jour de la fête de Notre Dame du Bon Conseil. Lorsqu'on est infirme, on devrait payer double dot, mais pour moi, il y aura exception de tout !! Il n'y a plus qu'à obtenir la permission de papa. Il vient de m'écrire me disant qu'il n'agirait que d'après tes avis... Très chère sœur, si tu m'aimes, et si tu as compris les souffrances de mon cœur par le passé, examine les choses et regarde l'admirable Providence. Mon premier désir était la vie contemplative, la vie des Sœurs de Sainte-Claire... À la vue du monastère, j'ai eu une impression que je ne pourrais dépeindre... Ma demande d'admission eut un refus : je n'avais alors que quinze ans !…

Je me résignai à aller n'importe où : l'année dernière, à l'époque de la retraite, j'ai demandé de nouveau à entrer dans quelque communauté que ce fût : j'ai eu un second refus... Dieu m'attendait à cette heure et sûrement c'est Clarisse qu'il me veut : Je m'en réjouis et toutes mes maîtresses avec moi ; mon confesseur lui-même admire les desseins de Dieu sur moi…

Voyons, très chère sœur, il ne faut pas être égoïste, il ne faut pas surtout être dans la peine, mais il faut te réjouir avec moi : Comprends bien la chose : tu ne veux pas que j'aille dans ma famille : cela n'entre pas dans mes projets ; voudrais-tu que je reste longtemps ici ? ce n'est pas mon goût ! Tu sais que depuis longtemps je nourrissais dans mon cœur le désir d'être Clarisse. Je n'entre donc pas au monastère par un coup de tête, sans réflexion ! Et puis si tu savais combien on y est heureuse en ce monastère ! Ensuite il y a un apprentissage à tout : je demande qu'on me laisse essayer. Ma chère sœur, fais-toi donc suppliante pour moi auprès de papa. Je quitte tout, mais je trouverai tout ! Je connais les misères de la vie... Puisque nous allons à Dieu, autant vaut se donner tout entière.

Il ne faut pas s'effrayer à mon sujet : j'aurai six mois de postulat... et puis je ne jeûnerai pas jusqu'à vingt-et-un ans ! On marche nu-pieds : belle affaire ! j'ai aussi froid avec de gros bas de laine que quand je n'en ai pas... Mes engelures n'ont percé que lorsque j'ai fait de grandes courses à l'époque de la mort de ma pauvre maman... elles ne se sont pas ouvertes depuis... et enfin, si c'est la volonté du bon Dieu, je réussirai…

Tu sais que l'on écrit de temps en temps et que l'on peut voir ses parents plusieurs fois l'année…

Ma chère sœur, ai-je mis obstacle à ton départ ?... non, eh bien, n'en mets pas au mien... J'ai bien du regret de quitter tout ce que j'ai de cher ici-bas ; mais ce sacrifice n'en sera que plus agréable à Dieu. Fais donc bien envisager les choses à papa et montre-lui que le vrai bonheur n'est pas ici-bas, mais qu'on le possède lorsqu'on est à Jésus sans retour. Ne m'as-tu pas dit bien des fois que ce n'était pas nous qui nous choisissions ?... Et j'ai été choisie : réjouis-toi avec moi !

Deux mots sur mon pauvre Guilbert, de retour de Madagascar, il est ici à Bordeaux depuis vendredi soir, bien malade : la fièvre ne le quitte pas : il a beaucoup souffert de la faim, de la soif et de beaucoup d'autres privations ; il a encore à faire sept mois de service. Il est parti aujourd'hui pour Rochefort. Dans ma prochaine lettre, je t'en dirai plus long à son sujet.

Avant de te quitter, je veux te dire d'embrasser tendrement pour moi mes petites sœurs et de les remercier de leurs gentilles lettres.

Ta sœur qui t'aime et t'aimera jusqu'au dernier jour.

Germaine Castang, Enfant de Marie ».

 

Marie de Saint-Germain était trop bonne sœur et trop parfaite religieuse pour nuire d'un seul mot aux projets de sa petite Germaine. Nous n'avons pas eu connaissance de la lettre qu'elle écrivit à son père, mais nous n'en sommes pas moins convaincue de l'appui qu'elle prêta à sa sœur en cette circonstance décisive, et M. Castang, vaincu par les instances de ses deux filles, acquiesça aux désirs de Dieu et à ceux de Germaine. Le généreux père donna par écrit son consentement formel : c'était le passe-port de Germaine !... En écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux la feuille de papier timbré sur laquelle M. Castang a écrit et signé de sa main l'acte de la donation de son enfant chérie à cet Époux divin qu'a choisi son cœur... On se sent ému jusqu'aux larmes en considérant cette feuille manuscrite qu'ont peut-être mouillée les pleurs du sacrifice… les pleurs d'un père... De tels actes sont enregistrés au Ciel dans le Livre des éternelles récompenses... Oui, les anges écrivent dans l'Éternité ce que l'homme lui sacrifie dans le temps... Oh ! bienheureux les pères et les mères qui n'ont pas refusé à Dieu les enfants qu'il leur réclamait ! Dieu les récompensera toute une Éternité de l'offrande de leurs vivants trésors…

Cependant, M. Castang avait mis deux conditions à l'entrée de Germaine au monastère : la première fut qu'elle se ferait photographier, la seconde qu'elle irait passer quelques jours à Bouchou, près Nojals. C'est là qu'habitait son père et là que sa fille allait le revoir pour la dernière fois…

M. Castang reçut sa fille avec une particulière tendresse... et une vive émotion... Son enfant n'était pas une fillette quelconque ; elle était déjà la propriété sacrée du Seigneur et tels étaient les droits du Christ-Époux sur cette belle âme que le généreux père se serait reproché de songer seulement à les lui contester... Dieu n'avait-il pas toujours été appelé le Maître, le divin Maître, au sein de la famille Castang ?…

Le soir de son arrivée à Bouchou, Germaine causa si longuement avec son père de la grande question de sa vocation à la vie de Clarisse, que minuit les surprit causant encore du monastère de l'Ave Maria et du bonheur de ceux qui quittent tout pour trouver tout ! S'apercevant de l'heure avancée, Germaine invita son père à aller prendre du repos ; elle-même, fatiguée par le voyage, en éprouvait le besoin : « Ma fille, répondit M. Castang, je ne me coucherai pas avant d'avoir dit mon chapelet : ce serait la première fois que je le manquerais depuis la mort de ta pauvre mère... Ainsi donc, je vais le réciter : veux-tu le dire avec moi ?... » Germaine, très émue, se mit aussitôt à genoux. « J'y restai longtemps, nous disait-elle plus tard en souriant, car mon bon père ajoutait tant et tant de prières et d'invocations à ce chapelet qu'il n'en finissait plus... et je tombais de sommeil... »

« À l'époque des vacances, ajoute Germaine, j'allais ordinairement passer quelque temps chez mon père... Je trouvais sa piété toujours grandissante. Je l'entendais souvent soutenir en public les intérêts de Dieu, les droits de la religion, et un jour je fus très émue lorsque je l'entendis terminer ses recommandations à un de mes frères, qui quittait la maison paternelle, par cette belle pensée : « Mon fils, rappelle-toi qu'on ne peut jamais rien faire sans Dieu ! »

M. Castang demeurait seul à Bouchou... Après avoir eu tant d'enfants autour de lui, le pauvre père se trouvait dans la plus complète solitude ; ses fils étaient loin ; le monastère allait lui ravir sa dernière fille... mais avec lui restait la paix de l'abandon à Dieu. « Acquiesce à Dieu, dit Éliphaz à Job, et tu auras la paix : Acquiesce ei et habeto pacem... » (3). La grande satisfaction du devoir rempli, la paix du cœur au milieu des sacrifices, voilà ce qui restait à M. Castang : c'était beaucoup !

Germaine constata que son père avait encore d'autres richesses à lui. Une mystérieuse armoire gardait ces trésors : Qu'étaient-ils ? On ne le devinerait pas… C'étaient simplement les derniers souvenirs de sa sainte épouse : son Crucifix, ses médailles, son alliance et ses cheveux…

En quittant son père, Germaine se hasarda à lui demander une de ces médailles qui avait appartenu à sa chère maman ; mais M. Castang la lui refusa très carrément, disant : « qu'il ne la donnerait pas pour un million ».

...Aujourd'hui se joignent à ces précieux souvenirs : le Crucifix et le chapelet de Germaine... La famille de M. Castang a diminué sur la terre : elle a augmenté au Ciel.

Germaine fit ses adieux à son père et ce généreux chrétien consentit au sacrifice de sa fille avec une admirable résignation… mais qu'il dut lui être cruel de serrer pour la dernière fois dans ses bras cette charmante créature, sa consolation dans ses deuils, sa confidente dans ses peines... Son cœur saignait... mais Dieu réclamait son enfant : il la lui donna !

Nous croyons que ce fut dans ce voyage que Germaine alla faire sa visite d'adieu à son grand-père et à sa grand-mère.

Ce que Germaine nous a assuré, c'est que sa dernière entrevue avec ses chers grands-parents fut cruelle pour son cœur. De leur côté, le grand-père et la grand-mère ressentirent une vive émotion en se séparant de cette chère petite-fille... Tout disait à ces vénérables vieillards qu'ils ne la reverraient plus ici-bas…

Il était un autre sacrifice qui coûta beaucoup à la chère enfant : ce fut celui de ne plus revoir cet oncle bien-aimé, qui avait été le second père de sa sœur et se faisait encore à cette heure le bienfaiteur de la future Clarisse. En effet, cet oncle généreux fit précéder l'entrée de sa nièce au monastère d'un envoi d'argent qui trahissait son bon cœur et lui donna un droit particulier aux prières de la Communauté…

Enfin, comme Germaine avait embrassé une dernière fois son père, ses grands-parents et son oncle, elle salua une dernière fois aussi les champs de Nojals, témoins de sa petite enfance et elle fit une dernière prière dans l'église du village natal. Tout prenait une voix pour lui crier : Adieu, Germaine... adieu... demain, tu nous auras quittés pour toujours... demain tu ne nous verras plus. Et Germaine s'éloigna... envoyant un dernier salut au clocher de Nojals et un dernier baiser au pignon démantelé de la chapelle de « Madame sainte Anne ». Les petites fleurs de mai la saluaient au passage, et les glous-glous des petits ruisseaux disaient aussi : Adieu, Germaine !... adieu... adieu... Germaine entendait toutes ces voix de la nature et elle y répondait, mais, plus forte que les voix de la terre, la voix divine lui disait :

« Hâte-toi, mon amie, ma colombe, ma toute belle, et viens… Car déjà l'hiver est passé, la pluie est partie, elle s'est retirée. Les fleurs ont paru sur notre terre, le temps de tailler la vigne est venu : la voix de la tourterelle a été entendue dans notre terre. Le figuier a poussé ses figues vertes ; les vignes en fleurs ont répandu leur odeur. Lève-toi, mon amie, mon éclatante beauté, et viens... » (4).

Et Germaine répondait à ces mystérieuses paroles en précipitant sa course vers l'Époux sacré et en redisant après Lui : Ecce venio ! Me voici !…

À son retour de Nojals, elle écrivit à Marie de Saint-Germain une longue lettre que certains passages intimes nous empêchent de citer entièrement ; du moins extrayons-en quelques fragments.

Tout d'abord la future Clarisse annonce à sa sœur sa photographie : « Enfin, voici mon portrait... en me regardant tu peux dire : c'est bien ma sœur... En effet, c'est bien moi, telle que je suis... voilà mon costume de pensionnaire ; mon cordon d'Enfant de Marie paraît blanc, mais il est bleu... »

Puis comme il lui a semblé comprendre qu'une croix douloureuse pèse sur sa sœur chérie, elle la supplie de ne rien lui cacher, elle veut tout savoir. Déjà toute à Dieu seul, elle lui fait cependant comprendre que son cœur tout à Jésus souffre des souffrances des siens. « Ne fais pas de mystère avec moi ; dévoile-moi enfin ce qui t'arrive. Combien de fois m'as-tu dit : raconte-moi tes peines qui sont les miennes ! Eh bien, si moi je t'ai tout dit, pourquoi, toi, me dissimulerais-tu quelque chose ? Suis-je une étrangère pour toi ? t'en ai-je donné des preuves ? Oh non ! chère soeur ! Parle donc, je t'en supplie ! Je n'ai pas un cœur bien grand pour la créature, mais tu es ma sœur, et, à ce titre, il s'élargit pour toi. Rien ne m'étonne. J'ai déjà appris bien des choses ; elles n'ont fait que me détacher davantage de la terre… »

Ensuite Germaine annonce l'heureuse date de son entrée dans le cloître : « Mon entrée est fixée au 12 juin, fête du Sacré-Cœur de Jésus... Aie pour ta sœur une intention particulière dans tes prières. Pour moi je me place toute dans le divin Cœur…

Tous mes désirs sont donc satisfaits : Dieu rend un frère (5) à ma tendresse et me donne cette vie religieuse après laquelle je soupirais si ardemment : me voilà donc au comble de la joie... Papa m'a donné son consentement et mon cher oncle a été très bon pour moi ; il enverra le paiement de ce qu'il me faudra pour le costume religieux... J'ai été passer une huitaine de jours dans notre cher pays de la Dordogne. Il m'a été impossible d'aller sur la tombe de notre regrettée maman : un sacrifice de plus qui me coûte beaucoup ».

Sur le point de finir sa lettre, Germaine ajoute : « Il faut cependant que j'adresse une petite lettre à mes chères petites sœurs... Oh ! Qu'il m'en coûte, sœurs chéries, de vous quitter sans savoir quand j'aurai le bonheur de vous revoir… Si ce n'est pas ici-bas, ce sera là-haut... Voilà le sacrifice que je fais à Jésus en me donnant à Lui.

Reçois, sœur mille fois chérie, les baisers d'une sœur qui t’aime de tout son cœur et qui pense souvent à toi.

Adieu, ma chère Lucie,

Germaine Castang.

 

P.-S. - Les Sœurs de Nojals ont mon chapelet et mes médailles de Première Communion : elles te les remettront... »


À cette lettre, Germaine joint quelques lignes à Lucia et à Lubine c'est un tendre adieu, un rendez-vous au Ciel…


Ma chère petite filleule,

« Tu vas bien pleurer en apprenant que ta marraine va entrer au couvent et que tu ne la reverras peut-être plus... Tu avais bien raison en me disant que nous ne nous reverrions sans doute jamais... Cela est bien vrai, mais, ma chère petite Lucia, j'ai l'espérance que si tu ne peux venir me voir, nous nous verrons un jour au Ciel. N'est-ce pas là le rendez-vous ? En attendant, je vais prier pour toi, ma chérie, afin que tu grandisses en sagesse et que tu te rendes vraiment digne des faveurs que l'on t'a accordées.

Adieu, ma petite Lucia, je t'embrasse bien fort.

Germaine ».


Ma chère petite Lubine,

« C'est donc toi qui es la dernière ; tu n'en seras que mieux servie. Je ne t'oublie pas, va, et je t'oublierai encore moins lorsque je serai entrée au monastère des Clarisses. Je prierai pour que tu sois l'exemple de ta petite sœur Lucia et pour que tu sois toujours la joie de tes maîtresses. C'est toi qui vas être ma commissionnaire auprès d'elles ; offre-leur un respectueux bonjour de ma part. Je n'ai rien à te donner, mais notre grande sœur Saint-Germain t'apportera ma photographie.

Adieu, ma petite Lubinette, quoique loin de corps, je suis près de toi par la pensée et t'embrasse mille fois.

Germaine Castang ».


Tels furent les adieux de Germaine à ses sœurs... Moins paisible fut son entrevue avec son frère. Le jeune militaire fit retentir le parloir de Nazareth de ses lamentations... Perdre sa sœur au retour de la périlleuse campagne de Madagascar lui semblait bien dur et il exprimait haut son mécontentement... Une telle vocation lui paraissait incompréhensible et il fit tout ce qu'il put pour en détourner Germaine. Celle-ci supporta bravement l'assaut et répondit aux fâcheries fraternelles par ces simples mots : « Mon ami, de même que je ne t'ai pas empêché de partir pour Madagascar, de même tu ne m'empêcheras pas d'aller au couvent... Libre à toi de suivre la carrière que tu voudras et libre à moi de suivre ma vocation ! » Ces paroles furent dites d'un ton qui ne souffrait pas de réplique… mais le frère, tout à sa douleur de voir sa sœur se cloîtrer, ne pouvait se résigner à son départ... Il revint à la charge : « Je t'en supplie, lui disait-il, ne te cloître pas... » « Tu auras beau dire et beau faire, répondait Germaine, je me cloîtrerai parce que c'est ma vocation !... » Et le frère et la sœur se séparèrent le cœur brisé... Après cette nouvelle victoire, Germaine dut entendre la voix même du Seigneur Jésus lui murmurer au fond de l'âme : « Toi qui as quitté tes frères, tes sœurs, ton père, ta maison et tes champs à cause de mon nom, tu recevras le centuple et posséderas la vie éternelle » (6).

 


Notes

 

1. Les pauvres Clarisses de Bordeaux. — Les archivistes de la ville font remonter l'établissement de leur premier monastère vers 1235 ou 1239. Il est à présumer, bien qu'on n'en retrouve aucune preuve, que les fondatrices furent des religieuses venues d'Assise. Wading, l'annaliste des Frères Mineurs, ne mentionne pas cette fondation, mais il note, en l'année 1260, que le Pape Alexandre IV écrivit au maire et aux Jurats de Bordeaux pour leur recommander les Damianistes du monastère de saint François, qu'elles avaient établi dans leur ville. Le même auteur nous apprend qu'en 1290, le Pape Nicolas IV, ayant concédé des indulgences à plusieurs monastères de Sainte-Claire, accorda la même faveur à celui de Bordeaux, « qui a été, dit-il, uni à celui des Annonciades ». Cette réunion ne put avoir lieu qu'après l'année 1521, date de l'établissement des religieuses Annonciades dans cette ville. Avant cette époque, c'est-à- dire en 1344, le Monastère des Clarisses, peu en sûreté hors des remparts, à cause des guerres des Anglais, fut transféré dans la cité. Les ruines de cet antique monastère ont été relevées tout récemment. Sept religieuses de la communauté des Pauvres Clarisses de Grenoble, auxquelles s'est unie ensuite une de leurs sœurs de Paray-le-Monial, ont pris possession du nouvel Ave-Maria de Bordeaux, le 2 août 1893.

(2). Marie d'Hautecaze.

(3). Job, XXII, 21.

(4). Cant., II, 10, 11, 12, 13.

(5). Il s'agissait du retour de son frère, de Madagascar.

(6). Matth., XIX.

 


 

 

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