Marie-Céline de la Présentation

30 octobre 2020

Fleur du Cloître

Fleur du Cloître

ou

Vie édifiante de Sœur Marie Céline de la Présentation

 

 par une Pauvre Clarisse

 

 

Table des matières

 

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Imprimatur, - Déclaration, - Approbation Mgr Lecot, - Approbation du Ministre Général des Frères Mineurs, - Lettre adressée à l’auteur par le P. Dehon, - Lettre adressée à l’auteur par le Comte Gandelfet, - Lettre adressée à l’auteur par M. Villefranche, - Lettre adressée à l’auteur par le R. P. Collomb, - Approbation de la précédente édition, - Préface de l’auteur, - Introduction.

 

 

Chapitre I

Jeanne Germaine Castang

 

Le village de Nojals-Clottes, - L'église de Nojals, - La maison Paternelle, - Naissance de Jeanne-Germaine Castang, - Une famille patriarcale, - « Religion, honneur, devoir, c'est de famille », - Le berceau d'osier, - « Plutôt avoir cent enfants que d'en perdre un seul », - Des parents chrétiens, - La cinquième bénédiction du foyer, - Le grain le plus vermeil de la grappe de famille, - « Que sera cette enfant ? »

 

Chapitre II

Une famille chrétienne – Enfance de Germaine

 

« Le regard en haut on peut chanceler, mais jamais on ne tombe », - La foi robuste du paysan de la Dordogne ressemble à celle du paysan breton, - « Mes enfants, à genoux, pour remercier la Très Sainte Vierge », - « Un sou donné au pauvre n'appauvrit jamais », - Un oncle dévoué, - La vocation d'une sœur aînée , - Le ruisseau de Nojals, « Traversons le ruisseau », - Amusement néfaste, - « La bonne Dame sainte Anne »

 

 

Chapitre III

Caractère de Germaine

 

Germaine entend une voix que le monde ignore, - Vox dilecti, - Le lys de Nojals, - Germaine se fait « la bonne accoutumée de ses frères et soeurs », - Consommée en peu de temps, elle devait remplir un grand nombre de jours, - Les mères sont des docteurs à part, - « Il faut s'habituer à tout, on ne sait pas ce que l'avenir réserve », - L'éternelle lutte entre la terrestre nature et la céleste grâce, - Une page des malheurs de Germaine : la robe framboisée, - « Moi je veux voir Guignol », - Guignol ne laisse pas que de doux souvenirs, - Le plus gros péché de Germaine, - Le respect dû au bien d'autrui.

 

 

 

Chapitre IV

Marie, Reine et Mère d’une famille chrétienne

 

« Je veux mourir religieuse », - Les hardiesses de Germaine à six ans, - Le chapelet récité en famille, - Il y a des chrétiens qui vivent et qui meurent avec l'Ave Maria sur les lèvres, - Notre Dame du Perpétuel Secours sauve Mme Castang d'une mort imminente, - Une brassée de lys offerte à la Vierge Marie, - C'est à la suite de Marie que les vierges sont présentées au Roi.

 

 

Chapitre V

Charité de la mère – héroïsme de la fille – Germaine s’offre en victime

 

Parler des vertus de la mère c'est parler de celles de la fille, - Héroïsme de Mme Castang, - « Nous sommes sûrs d'être prédestinés pour le ciel si nous pratiquons de tout notre cœur la miséricorde envers le prochain », - Gracieuse hospitalité offerte aux hirondelles, - Gazouillis d'oiseaux et gazouillements d'enfants, - Germaine à dix ans pleure près de nombreuses croix, - Elle devient une héroïne, elle s'offre en victime, - Germaine est faussement accusée de mensonge, - Admirable silence ; comme Jésus elle se taisait.

 

 

Chapitre VI

L'adieu au pays — Cruelle morts — Tristes séparations

 

Rien de plus douloureux que l'adieu au pays, - Arrivée à Bordeaux, - Modestie de Germaine, - Germaine entre le 7 février 1891 à la salle de chirurgie, route de Bayonne, - Elle se livre courageusement entre les mains des chirurgiens, - « J'aurais bien voulu ne pas me réveiller et aller au ciel », - « Voyez Germaine comme elle prie bien », - M. et Mme Castang perdent deux enfants en dix jours, - Sur les joues de ceux qui pleurent le Créateur essuiera toutes les larmes, - Maladie de Louis Castang, - Lorsque Dieu fait abonder les croix sur nos épaules, dans le cœur il fait surabonder ses grâces, - Étrange tentative : « je te donnerai tout cela si tu veux te prosterner devant moi et m'adorer », - Vade, - Protection miraculeuse de Notre Dame de Talence.

 

 

Chapitre VII

Le baiser de la joie et le baiser de la douleur

 

Entrée de Germaine au pensionnat de Nazareth, - Germaine est surnommée « l'ange de l'atelier », - Les religieuses de Nazareth font l'éloge de l'ange de la douceur, - Première Communion, 12 juin 1892, - À la Confirmation, Germaine reçoit le nom de Claire, - L'éloge paternel, - Mort de Mme Castang, - Le voyage du 30 décembre, - Le toit hospitalier, - « C'est donc fini, je ne verrai plus ma mère ! », - Germaine triomphe de l'agonie de son âme pour devenir la consolatrice des siens, - Comment fut conduite à sa dernière demeure la mère de douze enfants, - Le 1er janvier 1893, - Mort édifiante de Louis Castang.

 

 

Chapitre VIII

Dieu seul

 

Les trois sœurs prennent le chemin de Nazareth, - Dieu sépare Germaine de tous ceux qu'elle aime, - Départ de Lubine et de Lucia pour Saint-Joseph d'Aubenas, - Les désirs de Germaine sont changés en tourments, - Plaintes fraternelles, - « Je puise le courage dans l'aliment divin », - « Le bon Dieu l'a permis ainsi, il ne faut donc pas murmurer », - Germaine ange de paix : « bienheureux ceux qui sont doux ! », - Trois jours dans les larmes, - Le divin Enfant de la Crèche a une petite main, cependant elle est grande en grâces, - « Que vais-je donc devenir si je n'ai plus personne ? » Le dernier coup de vent de la tempête la pousse au port.

 

 

Chapitre IX

Le Monastère de l’Ave Maria

 

Le 2 août 1893, - Saint François et Sainte Claire, - La chapelle de l'Ave Maria consacrée par son Éminence le cardinal Lecot, - « L'Ave-Maria hors les murs », - Le Lundi de Pâques 1896, - Germaine frappe au monastère : il lui est ouvert, - Lettre à Marie de Saint-Germain, - Le vrai bonheur n'est pas ici-bas, mais on le possède lorsqu'on est à Jésus sans retour, - Le passe-port de Germaine : ‘bienheureux les pères et les mères qui n'ont pas refusé à Dieu les enfants qu'il leur réclamait », - « Je ne me coucherai pas avant d'avoir dit mon chapelet », - Dernière entrevue de Germaine avec son père et sa famille, - Adieu, Germaine... adieu... demain tu nous auras quittés. Ecce venio, - Germaine lutte contre son frère : « Tu auras beau dire et beau faire, je me cloîtrerai parce que c'est ma vocation ».

 

 

Chapitre X

La meilleure part

 

Le 12 juin 1896, Germaine entre dans le tombeau de la clôture, - Elle entre au Monastère pour apprendre à mourir, - Les maîtresses de Nazareth lui donnent leurs larmes et leurs regrets, - Attollite portas vestras, - Naïf étonnement de Germaine, - Omnis homo mendax : tout homme est menteur, - Victoire décisive, - « Laissez-moi m'humilier », - « Que suis-je pour qu'on s'occupe ainsi de moi ? » - « Je veux tuer mon moi et saccager ma nature », - « S'immoler pleinement », - « Ce n'est pas si difficile que cela d'aller au ciel puisqu'il n'y a qu'à souffrir », - Tout était céleste en Germaine, - « Voilà une boiteuse qui marche joliment droit ! ».

 

 

Chapitre XI

Amour et sacrifice – Merveilleuse récompense

 

Germaine devient le bourreau de son coeur, - Notre Seigneur lui demande des sacrifices dans son oraison, - « Oh ! je vous en prie, laissez-moi être pauvre comme les autres ! » - Une petite âme, - La petite sainte du Noviciat, - Merveilleuse récompense : la cellule rangée par les anges, - L'obéissant racontera des victoires, - Admission de Germaine à la Vêture, - « Voilà ma famille, c'est trop de bonheur », - Une heure de céleste bonheur, - L'Agendo-Contra, - Germaine veut briser sa plume, - Plus les âmes s'aiment, plus leur langage est court.

 

 

Chapitre XII

La prise d’habit

 

Le journal de Germaine. Premier jour : la petite guerre ; - Deuxième jour ; obéissance et humilité, - Troisième jour : coupez, brûlez, tranchez, faites de moi, ô jésus, ce qu'il vous plaira, - « Ô mon Dieu, mille fois merci », - Résolutions de retraite, - Examen de conscience, - « C'est aujourd'hui la fête d'une Vierge : recherchons la pureté », Présentation en fleurs et présentation en fruits, - Veni sponsa Christi, - Jeanne-Germaine Castang s'appelle désormais sœur Marie-Céline de la Présentation, - Il y a des offrandes que Dieu agrée toujours, - Le rendez-vous au ciel, - « Supportez-moi en votre présence comme une petite fleur ! », - Lettre d'une pieuse sœur, - Lettre d'un oncle chrétien.

 

 

Chapitre XIII

Le désert a fleuri – Dieu a moissonné

 

L'ombre de la mort se présente : « La mort ne m'effraye nullement, au contraire », - Maladie foudroyante de sœur Marie-Éléonore de Saint-Joseph, sa sainte mort, - Dévouement de Marie-Céline, - « Soyez tranquille, quand je serai morte, vous n'aurez pas peur », - Témoignage d'une compagne : « elle était parfaite en tout », - « Elle était comme une ombre d'ange qui traversait le monastère », - Charitas, gaudium, pax, - Marie-Céline est charitable, mais elle n'est pas faible.

 

 

Chapitre XIV

L'épreuve

 

Marie-Céline demande la souffrance à Dieu et Il lui répond, - « Le Seigneur nous l'avait donnée, le Seigneur veut nous l'ôter : que son saint Nom soit béni », - L'heure d'angoisse, - Énergie de Marie-Céline dans la souffrance, - Ravissants excès de la charité, - Jugement parfait, - Douleur et résignation des parents, - Sollicitude de pieux amis.

 

 

Chapitre XV

Combat et triomphe

 

Marie-Céline entre dans la cellule de l'infirmerie le jour de l'Epiphanie, - Sa contemplation devant la Crèche, - Rage de l'enfer : « J'ai peur », - Sollicitude d'un prince de l'Église, - Son Éminence le cardinal Lecot visite Marie-Céline sur son lit de douleur, - Fidélité de Marie-Céline à ses Règles, - Impression qu'elle produisait : lettre d'une amie, - Vœu d'une bienfaitrice à Notre-Dame de Lourdes, - Marie-Céline pleure dans la crainte d'être guérie par tant de prières, - Elle veut être violette d'humilité, rose de charité, lys de pureté et sainte à tout prix.

 

 

Chapitre XVI

Les saints vœux

 

Céleste aurore dans une première nuit de printemps, - Le bonheur de mourir, - Le 21 mars, Marie-Céline reçoit le saint Viatique et l'Extrême-Onction, - Elle prononce les quatre grands vœux de l'Ordre, - Marie-Céline professe de l'Ordre de Sainte-Claire, - « Dieu a commencé de me tuer, il faut qu'il achève », - Le baiser de paix, - La bague de Jésus-Céline, - Fiat, - L'acte de profession de Marie-Céline demeure écrit dans les archives du Monastère.

 

 

Chapitre XVII

L'attente du Ciel

 

« Je meurs sans regrets », Le Fiat de Marie de Saint-Germain, - Dernière lettre de Marie-Céline à son père, - Les fraises du 5 avril, - Quatre lentilles, - « Je n'ai plus rien sur la terre... j'attends la vie éternelle », - « Le démon ne sait mordre que celui qui veut bien être mordu », - Craintes et alarmes, - Frémissement de douleur, - Hortus conclusus : le jardin fermé, - Les parfums de violettes, - Merveilleux parfums de fleurs d'orangers, - L'entrevue du 20 avril, - Un baiser pour adieu.

 

 

Chapitre XVIII

Béni trépas

 

« Surtout qu'on ne pleure pas quand je mourrai », - Encensoir embaumé, - « Les supérieurs commandent, ils ne demandent pas », - Le voile de tout le monde, - Poétique photographie du Cloître, - Le Ciel a versé son parfum et la tourterelle a fait entendre sa voix, - Reconnaissance de Marie-Céline…, - Impressions extraordinaires qu'on ressent auprès d'elle, - Dieu m'a envoyé ce que je lui ai demandé, - Mystérieuse psalmodie, - Parfums célestes, - Les dix-neuf ans de Marie-Céline, - « Que ce petit bout de moi meure », - Héroïque offrande, - Le chant du cygne et le sifflement du serpent, - Dernier dépouillement, - dernières recommandations, - Dernière agonie, - Les derniers assauts du démon, - Vision d'une « belle Dame » et d'une petite troupe vêtue de blanc, - Mort de Marie-Céline, - « Priez pour nous, ne nous oubliez pas ».

 

 

Chapitre XIX

Les funérailles

 

Céleste beauté de la défunte, - Touchante consolation, - Parfums suaves à la porte de la chambre mortuaire, - La mise au cercueil, - Le passage sous les cloîtres, - Exposition de la défunte, - « Je l'ai vue dans son cercueil, indigne écrin d'une perle si précieuse », - « Lys brisé », - Dernières cérémonies, - Le retour du cimetière, - « Je repose en paix à l'ombre de la croix que j'ai tant aimée », - Dieu est admirable dans ses Saints.

 

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Nouveau site officiel de la cause de canonisation de Marie Céline de la Présentation

Bienheureuse Marie Céline

 

Soyez les bienvenus sur le nouveau site officiel de la cause de canonisation

de la Bienheureuse Marie Céline de la Présentation

 

Dans ces pages seront developpées très prochainement,

la vie, la spiritualité et le message de celle que l'on appelle familièrement

 

La Fille de Nojals,

La Sainte de Bordeaux,

La Sainte aux parfums.

 

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Table des Matières

Accès direct aux différents articles

 

1- Bienheureuse Marie-Céline

 

Vidéo de présentation

La Fleur du cloître

Biographie brève

Béatification de Marie-Céline de la Présentation

La spiritualité de Soeur Marie Céline de la Présentation (Père Niquot)

La spiritualité de Soeur Marie Céline de la Présentation (Père Le Nezet)

Breve Biografía de la Beata Maria Celina en español

 

2- Ecrits de Marie-Céline

 

Correspondance

 

Lettre 1

Lettre 2

Lettre 3

Lettre 4

Lettre 5

Lettre 6

Lettre 7

Lettre 8

Lettre 9

Lettre 10

Lettre 11

 

Correspondencia de la Beata Maria Celina en español

 

Carta 1

Carta 2

Carta 3

Carta 4

Carta 5

Carta 6

Carta 7

Carta 8

Carta 9

Carta 10

Carta 11

 

3- Les Clarisses

 

Les Clarisses à Bordeaux

La Présence des Clarisses à Nérac

 

4- Agenda

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Fleur du Cloître - 19

Chapitre dix-neuvième

Les funérailles

 

« Je repose en paix à l'ombre de la Croix que j'ai tant aimée ».

 


Dès que Marie-Céline eut expiré, notre Très Révérende Mère Abbesse ferma ses paupières et, agenouillées près de ses restes mortels, nous récitâmes les prières consignées dans le Rituel de l'Ordre... Un reflet céleste semblait s'être répandu sur les traits de la défunte… nous ne cessions de la contempler au travers de nos larmes. Nous étions six à prier et à pleurer autour d'elle. Ses lèvres avaient gardé le sourire dont la vue de « la belle Dame » avait illuminé ses traits. Elle était belle à ravir. À cinq heures, notre Vénérée Mère Abbesse voulut lui rendre elle-même les derniers devoirs et la revêtir de sa dernière parure… Drapée dans la bure séraphique, voilée de son grand voile noir, parée du bandeau de la pureté, ceinte de la corde de saint François et couronnée de roses blanches, Marie-Céline demeura exposée à l'Infirmerie, les mains jointes sur son cœur et pressant comme un sceau, sur ce cœur qui avait cessé de battre, le Crucifix, bouclier d'amour devant lequel avait fui son ennemi. À cinq heures et demie, la Communauté fut réveillée par le chant du De Profundis qu'une religieuse chanta à voix lugubre dans les grands corridors qui longent les cellules... Nous passons sous silence l'émotion des religieuses en apprenant que « l'Ange du Noviciat » avait rejoint les Anges du Ciel... On devine les larmes de toutes et la douleur de chacune... mais sanglots et tristesse étaient mêlés de je ne sais quelle consolation qui disait à nos coeurs : cette mort est un triomphe ; une étoile de plus brille aux pieds de jésus, une sainte de plus est au Ciel…

À partir de six heures, la cellule mortuaire s'emplit de religieuses silencieuses et recueillies. Elles venaient prier et s'édifier auprès de ces restes si purs qui respiraient la sainteté et elles ne se lassaient point de contempler la beauté mystérieuse de ses traits. Ils avaient pris une expression céleste et trahissaient la béatitude, la paix et la joie au sein desquelles la douce Envolée avait rendu son âme à Dieu…

Cependant, la nouvelle de cette mort bienheureuse avait franchi les grilles... Les condoléances, les regrets, joints à des paroles de saint enthousiasme, nous arrivèrent de toutes parts. Les premières consolations nous vinrent du charitable prêtre dont l'âme délicate pénétrait si bien les mystères du Cloître, et dont les paroles et les lettres nous avaient déjà apporté tant de réconfort dans la phase douloureuse que nous traversions depuis plusieurs semaines ; au matin du 30 mai, M. l'Aumônier nous écrivait la lettre suivante :

 

Ma très Révérende Mère,


« J'apprends que Sœur Céline vient de rendre à Dieu sa belle âme. Ses désirs sont enfin réalisés. Elle est auprès de Dieu vers lequel elle soupirait sans cesse. Elle peut chanter en vérité maintenant : Inveni quem diligit anima mea. Introduxit me in cellaria sua.

Et vous, mes Révérendes Mères, tout en bénissant Dieu du bonheur qu'elle goûte au Ciel, vous êtes dans les larmes.

Je sais combien vous aimiez cette enfant ; je sais l'étendue de votre dévouement pendant sa longue maladie ; je sais, par de touchantes indiscrétions, dont je suis bien reconnaissant, les soins absolument maternels que vous lui avez prodigués ; je sais que vous laissiez difficilement à d'autres la satisfaction de veiller auprès d'elle, jour et nuit, lui offrant... le dirai-je ? lui offrant… à genoux vos soins charitables, comme vous les auriez offerts à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la Vierge Marie.

Vous avez été mère par la tendresse. Votre cœur éprouve maintenant les déchirements d'un cœur maternel. Dieu ne s'offense pas de vos larmes.

Vous avez bien voulu, ma Révérende Mère, soulever pour moi un coin du voile qui cache cette modeste existence. je reste émerveillé de cette vision.

Je ne m'étonne plus de l'état de perfection auquel Sœur Céline x est arrivée, lorsque je vois le chemin parcouru par elle, les efforts surhumains dépensés pour y parvenir.

La vie des Filles de sainte Claire, c'est la mise en pratique du regnum cœlorum vim patitur, sous la forme la plus austère, j'allais dire la plus effrayante, si je ne savais qu'elle est accompagnée, ici-même, d'inénarrables faveurs du Ciel.

Se séparer complètement du monde et pour toujours. Briser tous les liens qui attachent à la terre. Se livrer, pieds et poings liés, à la pénitence corporelle, sous toutes ses formes, jusqu'à oublier presque que l'on a un corps. Rechercher en tout et partout ce qu'il y a de plus parfait. Immoler à chaque minute sa volonté, ses moindres désirs. S'oublier soi-même jusqu'à perdre pratiquement la notion du moi. Se constituer, dans toute l'acception du mot, la chose de Dieu. Sceller tous ces sacrifices par des vœux éternels.

N'est-ce pas là l'expression la plus parfaite du dilexit multum que Notre-Seigneur préconisa jadis et dont il a paru faire l'essence de la sainteté ? Sœur Céline l'a pratiqué dans toute sa plénitude et au sein d'une idéale pureté. C'est pour cela que, avec toute la discrétion et toute la réserve nécessaires, en cette matière, j'aime, ou plutôt, nous aimons à entourer cette tête angélique de l'auréole céleste.

Et lorsque je pense, mes Révérendes Mères, que cette existence est la vôtre, avec le mérite en plus de l'avoir vécue plus longtemps ; lorsque je pense que cette existence est celle de toutes vos chères filles dont les incessants efforts ne tendent qu'à vous imiter et à devenir aussi saintes que vous, oh ! alors, saisi du plus profond respect et de la plus vive admiration, je m'incline et je trouve tout naturel d'être ému, pénétré, subjugué, quand je me trouve au milieu de vous, portant Jésus-Christ, l'Auteur de toute sainteté.

Sœur Céline, pressentant que sa vie serait plus courte que la vôtre, a gravi ce Calvaire à pas de géant, pour avoir le temps d'arriver au sommet.

Agréez, mes Révérendes Mères, avec le tribut de mes religieuses condoléances, l'assurance de mon pieux dévouement.


A. Gabard,

Aumônier ».


À dix heures, nous reçûmes la visite du R. Père Thadée et nous lui racontâmes les derniers moments de Marie-Céline. Les assauts du démon n'étonnèrent pas le saint religieux, il les avait prévus : « Elle devait subir ce dernier combat, nous dit-il, pour avoir un nouveau triomphe. J'étais certain que Satan viendrait, mais qu'il serait vaincu... Ne pleurez pas... réjouissez-vous ; il y a une Clarisse de plus en Paradis ! »

À midi moins dix, on sentit les suaves émanations de différents parfums à la porte de la chambre mortuaire il n'y avait pas une fleur dans la maison, pas une fleur au chœur, pas une fleur près de la défunte : la sainteté est un parfum !

À une heure, un médecin vint constater le décès, mais bien qu'il fût, hélas ! incontestablement prouvé que Marie-Céline était morte, son corps gardait toute la flexibilité d'une personne vivante... les phalanges des doigts étaient si flexibles qu'on les faisait plier à volonté en y faisant passer les anneaux de chaque religieuse. Toutes voulaient faire porter à la morte chérie le gage de la céleste alliance... Cependant, le corps de Marie-Céline offrait si peu l'aspect et la raideur de la mort, que nous n'osions pour ainsi dire la confier au cercueil... « On ne m'enterrera pas vivante, n'est-ce pas ?... » avait dit Céline, deux jours avant d'expirer... - « Soyez tranquille, lui avions-nous répondu... on s'assurera de votre mort par les preuves voulues ».

Pour remplir notre engagement, nous eûmes le courage de demander au feu la preuve de ce trop réel trépas. Avec une tige de fer incandescente, nous traçâmes, sous la plante des pieds si blancs de la paisible morte, deux barres en forme de croix. Le fer rougi, en entrant dans cette chair si pure, n'y fit point revenir la vie. Marie-Céline était bien morte... Portant ainsi gravé, jusque dans sa chair, le signe de la Croix, elle fut déposée dans un cercueil. Je me rappelais ce cri de son amour : « Coupez, brûlez, tranchez, faites ce qu'il vous plaira, ô jésus ». Oh ! Qu'il était bien vrai que son corps, son cœur et son âme restaient la propriété de la Croix !…

Selon l'usage de l'Ordre, la défunte, étant dans le cercueil, on fit reposer sa tête sur un faisceau de sarments, et ainsi livrée aux derniers embrassements de la pauvreté, dormant dans le cercueil des pauvres son dernier sommeil, elle fut descendue au chœur. Près de la grille de la chapelle, des amis du monastère attendaient avec impatience la douloureuse consolation de contempler la sainte endormie.

II était quatre heures du soir lorsque passa, sous les arceaux fleuris du cloître, la bière découverte qui contenait les restes vénérés de Marie-Céline.

Portée par ses Sœurs, précédée de la grande croix de bois, qui était venue à sa rencontre le jour de son entrée à l’Ave Maria, la défunte souriait encore à ce cloître aimé.

Tandis que les Sœurs chantaient les versets du De profundis et que des essaims d'oiseaux voletaient et gazouillaient dans le préau en deuil, je me rappelais, avec une émotion poignante et consolante tout à la fois, le chant de départ de Germaine de Pibrac. N'avait-il pas de touchantes analogies avec Germaine de Talence qui avait vu les anges le matin et reposait morte le soir sur son lit de sarments ?


« Ah ! les anges viendront me prendre (1)

Sur mon pauvre lit de sarments ;

Ils mettront fin à mes tourments.

Ce matin j'ai cru les entendre…


Voici la fin de mes combats,

La terre n'est point ma demeure.

On m'honore, il faut que je meure !

J'ai rempli mon rôle ici-bas ».


Et nous, la suivant dans les larmes de cette funèbre procession, nous, pleurant le départ de l' Ange du Cloître, nous qui aurions voulu au moins retenir dans la terre du Monastère sa dépouille chérie, c'était en vain que nous lui murmurions à travers le sapin de sa bière virginale :


« Quoi ! tu voudrais fuir de nos bras ?

Ne nous quitte point à cette heure ;

Sois l'ange de notre demeure,

Ô mon Dieu, ne l'exaucez pas ! »

 

Au moment où la défunte fut déposée au chœur devant le Tabernacle, un coup formidable retentit sous la statue de la Très Sainte Vierge. Cette statue de la Vierge Franciscaine représente Marie tenant dans ses bras le divin Enfant, lequel perce d'un dard la tête du serpent infernal. Nous pensâmes que c'était le dernier frémissement du dragon en face des restes mortels de Marie-Céline.

À cinq heures, le médecin de la communauté vint donner à Céline une dernière preuve de dévouement en lui rendant une dernière visite. Ses constatations nous furent une sécurité de plus. Le docteur Cazeneuve examina les brûlures ; elles affirmaient bien la mort... Quant à la flexibilité, elle durait toujours.

Beaucoup de personnes vinrent prier et s'édifier à la grille du chœur, au pied de laquelle était déposée la morte au doux sourire. Deux lettres résumeront les impressions de ceux qui eurent le bonheur de voir Marie-Céline endormie dans le baiser du Seigneur. La première est de M. l'Aumônier, qui ne voulut pas laisser finir la journée sans nous envoyer de nouvelles consolations ; la seconde est d'une amie du Monastère ; toutes deux trahissent la même admiration pour la défunte et la même sympathie pour nos âmes en deuil :

 

Mes révérendes Mères,


« Je viens de contempler, près de la grille du chœur, la dépouille bénie que votre aimable petite sainte vous a laissée, en s'envolant au Ciel, et que vous avez exposée aux regards attendris de ses Sœurs. je viens de la voir dans son cercueil, indigne écrin d'une perle si précieuse.

Ce n'est pas seulement le calme sacré de la mort chrétienne qui est empreint sur son visage, c'est un sourire céleste qui s'y épanouit délicieusement. Ridebit in die novissimo, est-il dit de la femme vertueuse, dans le livre des Proverbes. C'est bien là ce suprême sourire préconisé par Salomon.

Mes Révérendes Mères, je n'ai pas eu le bonheur, comme vous, d'assister aux derniers moments de Sœur Marie-Céline, mais il me semble que, avant de mourir, elle a dû voir le Ciel ouvert. Les paupières à peine closes semblent s'être fermées à regret à d'ineffables visions. Elle a dû voir jésus à la droite de son Père. Elle a dû voir Marie, sa bien-aimée patronne. Elle a dû voir le gracieux cortège des anges. Elle a dû entendre leurs suaves concerts. Le sourire qui reste épanoui sur ses lèvres n'est pas de la terre ; il ne peut être qu'un reflet du Ciel. Et, dans une ombre indécise, on croit voir flotter sur ce front si pur les premiers linéaments de ce nimbe dont elle est couronnée dans le Ciel.

Révérendes Mères, soyez consolées dans votre profonde douleur. Vous avez une protectrice auprès de Dieu.


A. Gabard,

Aumônier ».

 


Bordeaux, 1er juin 1897


Ma chère Mère,


« Je suis allée cette après-midi au couvent sans avoir l'espérance de vous voir. 
Après les douloureuses émotions des journées précédentes, j'étais sûre de vous trouver broyée.

Vous l'aimiez tant, cette petite Sœur Céline ! Jésus vous l'a prise, mais pour lui donner un tel bonheur ! Oh ! oui, elle doit être heureuse, bien heureuse. En quelques pas, elle a atteint les rives éternelles. Maintenant, elle chante le jour qui ne finit jamais. Je ne la connaissais pas. je ne la connaîtrai qu'endormie du dernier sommeil.

Ses traits empreints de la plus idéale sérénité, où planait un reflet de la gloire d'En-Haut, m'ont produit une telle impression, qu'ils ne s'effaceront plus de mon souvenir.

Devant ce cercueil où ce lys brisé reposait immobile, mon cœur battait oppressé et triste, et, pourtant, au fond, tout au fond de moi-même, je saisissais un indéfinissable sentiment de joie et de lumière.

On sentait si bien que c'était une élue, et que cette enfant morte était vivante.

Je disais à Mère Portière que je ne pouvais pas prier pour elle. Souvent, depuis dimanche, je me surprends, murmurant ces paroles : Petite Sœur qui êtes avec Dieu, priez pour moi.

Dites à ma Révérende Mère Abbesse, je vous prie, que les coups qui frappent la communauté me frappent aussi, et en plein cœur. Je lui renouvelle l'assurance de ma très respectueuse et très vive affection.

Vous direz aussi à toutes mes Sœurs la part que je prends à leur peine.


Ma Mère bien-aimée, pour vous mes meilleures tendresses.

B. S ».


L'aurore du 31 mai nous retrouva veillant auprès du corps de la chère envolée.

Nous avons su depuis que, dès ce jour, elle accordait des grâces merveilleuses à des bienfaiteurs et amis du monastère. Oui, déjà on le sentait — la Fleur du Cloître s'épanouissait au Ciel, faisait ressentir à ceux qu'elle avait connus et aimés le crédit que Dieu accorde à la sainteté. Sur nous aussi, elle continuait à verser des parfums. « Le 31 mai, après la sainte communion, dit une religieuse, le corps étant présent dans le chœur, je sentis, pendant toute mon action de grâces, un parfum de roses des plus pénétrants ». Or, il n'y avait pas une seule fleur à la chapelle.

Avant de fermer le cercueil, nous nous approchâmes encore de la défunte. Elle était plus souriante et plus flexible que jamais. On aurait pu lui faire faire le signe de la Croix, les mains se laissaient porter au front et ailleurs avec une facilité saisissante. Les joues étaient devenues légèrement rosées, les yeux mi-clos semblaient vivants. Fermer ce cercueil et le laisser sortir de la clôture nous fut horriblement cruel.

Nos Révérends Pères Franciscains firent entendre pendant la messe des funérailles les chants de douleur et d'espérance par lesquels l'Église gémit, prie et se console à la mort de ses enfants. Puis, dans le corbillard des pauvres, le chaste corps de Marie-Céline fut rejoindre, au cimetière de Talence, les dépouilles mortelles de Marie-Éléonore et de Marie-Archange, filles de Sainte-Claire, moissonnées toutes deux à la fleur de l'âge dans le champ fécond de l'Ave Maria.

Le jeune monastère de Talence avait déjà donné trois vierges au Ciel.

Tandis que le convoi funèbre s'éloignait du monastère, nous, les prisonnières de l'Amour divin, nous répandions à l'ombre du Tabernacle nos tristesses et nos larmes. Nous avions perdu notre trésor. Mais nous savons que le Ciel nous le garde et nous sentons que Marie-Céline nous aime toujours... D'une façon sensible et gracieuse, elle semble nous dire je suis avec vous. Sans doute, la fleur est au Ciel, mais son parfum nous demeure (2).

Nous ne saurions mieux terminer notre humble travail qu'en laissant la parole à M. l'abbé Gabard. Au retour du champ des morts, il voulut bien, pour la consolation de la communauté, nous donner le détail des cérémonies de l'enterrement et nous livrer quelques-unes de ses pensées émues. Nous en émaillons les dernières pages de l'humble vie de Marie-Céline. Elles sont la première gerbe fleurie déposée sur sa tombe à peine fermée, et nos lecteurs nous sauront gré de leur faire respirer le parfum d'espérance qui s'en dégage :

« J'arrive du cimetière où je suis allé accompagner la dépouille mortelle de Sœur Marie-Céline. Le convoi du pauvre est bien modeste. Celui d'une fille de Sainte-Claire l'est davantage encore, car il n'est précédé que d'une humble croix de bois, symbole de la pauvreté volontaire. Notre cortège, formé de quelques religieux franciscains, des Sœurs tourières, d'une députation de la maison de Nazareth et de pieux fidèles qui savent apprécier le faste funéraire à sa juste valeur, semblait piquer la curiosité publique. Quœ est ista quœ progreditur ? Quelle est cette morte qui s'avance, cette morte si déshéritée des biens de la fortune ? Et moi, dans le fond de mon cœur, je me disais Ne la prenez pas en pitié. Elle est pauvre aux yeux des hommes, mais elle est riche aux yeux de Dieu. Elle a paru devant le Seigneur pleine de mérites. Elle s'est levée devant Lui quasi aurora consurgens, comme une aurore naissante ; pulchra ut luna, belle comme l'astre des nuits ; electa ut sol, éclatante comme le soleil.

Et je chantais le miserere, l'âme remplie de cette merveilleuse vision. Et, ce miserere, je ne le chantais point, dans ma pensée, pour l'âme de notre chère morte, mais bien pour cette foule, trop attachée aux biens de la terre, oublieuse de ses devoirs religieux, indifférente aux choses de l'éternité. Et, dans l'enthousiasme de ma foi, je redisais avec l'Église : Benedictus Dominus Deus Israël, Béni soit le Seigneur Dieu d'Israël, de donner ainsi au monde de saintes âmes qui prient pour lui et arrêtent le courroux de Dieu.

Puis, rempli de reconnaissance pour Celui qui est la Résurrection et la Vie, je confiai non pas au marbre qui suinte l'orgueil, mais à la terre humble comme la pauvre Clarisse, les restes précieux de votre chère enfant. Qui sait si, un jour, ce tombeau ne sera pas glorieux ?

Des mains pieuses vont planter sur cette modeste fosse une croix de bois, et semer des fleurs odorantes. Et du sein des lys embaumés, on entendra parfois murmurer ces doux mots : « Sub umbra illius quem desideraveram, sedi. Je repose en paix à l'ombre de la Croix que j'ai tant aimée »….

Notre mission est terminée ; avec un auteur contemporain (3), offrant à la piété des fidèles la vie d'une grande servante de Dieu nous disons au pied du Crucifix : « Nous avons rempli l'humble tâche qui nous convenait : à la sainte Église, à Dieu, s'il y a lieu, de faire plus ! »

Rentrant dans le mystère de mon cloître embaumé, j'y redis au milieu des vierges en fleurs : « Dieu est admirable dans ses Saints ! » « Misericordias Domini un æternum cantabo ! Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur ! »(4)

Les amis de l'angélique petite Vierge seront heureux d'apprendre que le Procès de Réputation de Sainteté, suivi récemment de celui de non-culte ayant été terminés, toutes les pièces de la Procédure (dite Information), réunies et copiées, furent portées à Rome à la Sacrée Congrégation des Rites, en juillet 1923.

 

FIN

 

Notes


(1). Poème de sainte Germaine par les Pères Comire et Tustes.

(2). On ne compte plus le nombre de fois que de suaves parfums se répandent subitement dans le monastère que Marie-Céline a embaumé de ses vertus. Dernièrement, ils émanaient d'un objet qu'elle avait eu à son usage, et d'une façon si suave et si pénétrante, que les religieuses, témoins du prodige, peuvent affirmer qu'il semblait qu'on brisât à leurs côtés un flacon d'exquises senteurs. Ajoutons que la cellule où Marie-Céline a rendu le dernier soupir, se remplit souvent de parfums d'encens ; on dirait que des personnages invisibles y balancent des encensoirs.

(3). H. Chaumont. — Vie de Mme Carré de Malberg.

(4). Ps. LXXXVIII.

 


 

 

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Fleur du Cloître - 18

Chapitre dix-huitième

Béni trépas

 

« Ah ! Les Anges viendront me prendre

Sur mon pauvre lit de sarments ;

Ils mettront fin à mes tourments,

Ce matin j'ai cru les entendre…

 

Voici la fin de mes combats.

La terre n'est point ma demeure.

On m'honore : il faut que je meure !...

J'ai rempli mon rôle ici-bas… »

(Sainte Germaine, poème par les Pères Comire et Tustes)

 

Cependant, le mieux factice qui nous avait donné une lueur d'espoir disparut bientôt et, tandis que mai offrait à la nature ses sourires et ses fleurs, Jésus offrait à son épouse mourante le calice des dernières douleurs. A partir de la fête de l'Invention de la Sainte-Croix, ses souffrances devinrent terribles et c'était d'un instant à l'autre que nous nous attendions à la voir prendre son essor vers le lieu de son éternel repos.

La toux était continuelle, la fièvre la dévorait, des crampes de poitrine la torturaient... l'oppression provoquait des crises d'étouffement qui étaient un vrai supplice, mais Marie-Céline s'étouffait en souriant… Un jour, prenant la main de notre Très Révérende Mère Abbesse, elle lui dit joyeusement : « Pendant votre absence, je m'étouffais et je croyais ne plus pouvoir respirer du tout... » et le ton de joie avec lequel elle racontait ses crises disait le bonheur qu'elle eût éprouvé à être étouffée tout de bon si c'eût été la volonté de Dieu... oh ! ce dernier soupir, qu'il lui tardait de le rendre !... « Surtout qu'on ne pleure pas quand je mourrai, répétait-elle souvent, cela troublerait ma joie !... »

Pendant son noviciat, Marie-Céline s'était souvent écriée : « Je ne veux pas être une moitié de religieuse » et, ne faisant rien à demi, elle était devenue une religieuse complète... Rien ne semblait plus manquer à cette perfection acquise en si peu de temps... Marie-Céline était devenue céleste ; selon l'énergique langage de saint Augustin, il semblait qu'elle eût au milieu de la chair quelque chose qui n'était pas de la chair et qui tenait de l'ange plutôt que de la nature humaine... L'âme dominait l'infirmité du corps et son amour montait droit vers Jésus « comme une légère flamme qui s'élève d'un encensoir embaumé ». Pas une plainte ne s'échappait de ses lèvres, pas une impatience ne lui faisait rompre ce silence de paix dans lequel elle avait vécu et dans lequel elle devait mourir. Un jour qu'elle avait dû souffrir des conséquences d'un oubli involontaire, je lui demandais pourquoi elle n'avait pas parlé : « Je suis Clarisse, répondit-elle, et je ne dois plus m'écouter ; ne faut-il pas que je me mortifie ? Une religieuse ne doit pas réclamer et se plaindre comme peuvent le faire les personnes du monde ».

Chaque fois qu'on lui demandait si elle voulait passer de son lit dans sa chaise longue, se rafraîchir ou prendre tout autre soulagement, elle répondait invariablement : « Je ne dois rien décider : consultez mes Révérendes Mères : elles ont grâce pour savoir ce qu'il faut que je fasse. Tout se fera comme elles le voudront ». Un jour, je lui demandais son avis au sujet d'un objet pieux et charmant qu'on venait de lui offrir et que nous lui proposions d'envoyer, en souvenir d'elle, à une bienfaitrice du Monastère... elle me regarda avec une expression de douloureux étonnement : « Comment, me dit-elle, vous, ma Mère, qui êtes Mère Maîtresse, vous me demandez mon avis ? Les Supérieures doivent agir sans consulter les inférieures... L'autorité ne doit-elle pas commander et moi ne dois-je pas obéir ? » Et me tendant l'objet en question qu'elle tenait entre ses mains, elle me le remit avec une joie qui témoignait de son immense amour pour l'obéissance. Elle me rappela alors ce mot profond d'un saint religieux de notre Ordre s'offensant saintement de ce que son Supérieur le priait de remplir un emploi : « Les Supérieurs commandent, ils ne demandent pas !... »

Nos Sœurs tourières eurent le bonheur de l'entrevoir quelques semaines avant sa mort, un jour qu'on l'avait descendue sous les cloîtres pour y respirer le grand air. « N'avez-vous rien à dire à nos bonnes Soeurs ? » lui dis-je. Elle se recueillit un instant, puis elle leur dit simplement : « Mes Sœurs, obéissez toujours à nos Révérendes Mères et ne leur faites jamais de peine », puis elle retomba dans son silence habituel…

Son amour de la pauvreté n'était pas moindre que son amour de l'obéissance : le Noviciat étant venu rendre visite à la chère malade, les novices causèrent du beau jour de sa prise d'habit. L'une d'elles rappela que, quelques jours auparavant, elle avait porté en la solennité de sa vêture « le voile de Sœur Céline ». Elle appelait ainsi le grand voile blanc qu'on avait offert à Marie-Céline le 21 novembre. La douce malade me dit en gémissant : « Ô ma mère, combien cela m'attriste d'entendre dire : le voile de Sœur Céline… Vous savez bien que je n'ai rien, plus rien... que ce voile n'est pas à moi ». - « Tranquillisez-vous, lui dis-je, c'est la dernière fois qu'on parlera ainsi... Désormais nous appellerons ce voile : le voile de tout le monde !! » - « C'est cela, ma Mère, reprit-elle, oui... le voile de tout le monde... je n'ai rien, plus rien… »

Il fallait deviner les goûts et les répugnances de son pauvre estomac ; elle cachait si soigneusement les uns et les autres qu'elle n'en laissait rien paraître, et répondait toujours par le plus gracieux merci à tout ce qu'on lui proposait : peu lui importait de souffrir, beaucoup lui importait d'être vraie pauvre jusqu'au bout... Bien souffrir ou bien se sanctifier lui semblait tout un. Citons ici le témoignage d'une religieuse qui la comparait à « un ange aux prises avec la souffrance ».

« Durant les nuits que j'ai veillé Sœur Céline, écrit-elle, j'ai toujours admiré son calme inaltérable, sa douce et tranquille patience. Même dans les moments de crises aiguës, alors que survenaient des quintes de toux violentes, douloureuses et prolongées, la sainte petite malade savait trouver dans son amour pour Dieu le secret de garder son angélique douceur et son silence de parfaite résignation. Jamais le moindre indice de contrariété, jamais la moindre plainte ne s'exhalait de ses lèvres tranquilles, sur lesquelles s'était, pour ainsi dire, acclimaté un sourire céleste. Parfois, la contemplant dans cet état qui me semblait tenir plus du céleste que de l'humain, je me disais, ravie d'admiration : Un ange aux prises avec la souffrance ne pourrait être plus admirable que ne l'est cette enfant sur son lit de douleur.

« Comme vous souffrez, chère Sœur, lui disais-je parfois dans ces moments de crises ou lorsqu'elles s'étaient calmées, et qu'il est pénible de n'avoir rien qui puisse au moins vous soulager !… » Et la chère patiente de répondre avec un calme parfait et un angélique sourire : « Oh ! mais ne vous désolez pas... Le bon Dieu veut que je souffre... et s'il permet que rien ne me soulage, moi, je ne veux pas qu'il en soit autrement... Au moins voudrais-je bien souffrir... souffrir très bien ». Ensuite elle ajouta naïvement que l'heure était venue pour elle de mettre en pratique ce qu'elle s'était mêlée un jour de vouloir prêcher à son père et de mettre en pratique aussi ce que son père lui avait répondu à ce sujet. - « À votre père qui est si bon chrétien, lui dis-je, qu'osiez-vous bien lui prêcher ? Vous allez bien au moins me résumer ce sermon, bonne petite Sœur, voyons, que lui disiez-vous à ce cher papa que vous devez pratiquer maintenant ? » - « Oh ! Le sermon n'est pas long, répliqua-t-elle gentiment. Je lui disais tout simplement : « Vois-tu, papa, le salut n'est pas si difficile qu'on veut bien le dire : pour gagner le ciel, il n'y a qu'à souffrir... Et n'est-ce pas vraiment cela ? » ajouta Sœur Céline en se tournant vers moi d'un air absolument convaincu. Mais le père compléta de lui-même la version, car Sœur Céline ajouta qu'il avait répondu par ces mots : « Oui, souffrir, mon enfant, mais tu devrais ajouter bien souffrir ». La réponse était digne des paroles qui l'avaient provoquée !… Bien souffrir ! C'était ce que faisait Sœur Céline.

« Elle est admirable », dit un jour notre docteur M. Cazeneuve, en sortant de cette petite infirmerie où Marie-Céline, calme et paisible dans sa chaise longue, lui avait fait des adieux qu'elle croyait être les derniers. « Monsieur, lui avait-elle dit, je ne pense pas vous revoir, je vous dis adieu, je vous remercie des soins si dévoués que vous m'avez donnés depuis si longtemps. Croyez que je n'oublierai pas vos bontés : au Ciel, je prierai pour vous ».

C'était Dieu Lui-même qui soutenait notre chère crucifiée et l'aidait à si bien souffrir... Plusieurs fois la semaine, Jésus-Hostie sortait de son Tabernacle de bois et venait réjouir son âme. Quels jours de fête que ces jours de Communion ! En l'honneur du Lys des vallées, tout semblait en fleurs autour de Marie-Céline ; dans le cloître, à l'infirmerie, c'était un épanouissement général de l'incomparable mois des roses auquel répondaient les sourires de cette vierge en fleurs. Dans les pages charmantes d'une lettre intime, une âme de prêtre et de poète écrivit à ce sujet des lignes que nous nous reprocherions d'omettre. Ces pages sont comme la poétique photographie du cloître de l' Ave-Maria, au moment où Sœur Marie- Céline s'y mourait du céleste amour :

« Sainte clôture du Monastère, ah ! le monde ne vous connaît pas ! Il ne sait pas que vous êtes l'asile du vrai bonheur, autant que le bonheur est possible sur la terre. Il ne sait pas qu'en vous réside la paix, la paix la plus profonde, la paix véritable, la paix qui surpasse tout sentiment. Il faut vous avoir vue de près pour vous deviner, il faut, sainte clôture, vous avoir franchie, ne fût-ce qu'un instant, pour soupçonner vos chastes et ineffables ivresses.

Sainte clôture, vous êtes le jardin des délices, le nouveau paradis terrestre, parce que vous êtes à l'abri du trouble et de l'agitation, loin du souffle pernicieux du monde. La grâce céleste circule perpétuellement dans vos silencieuses enceintes comme la brise d'un printemps éternel. Avec l'Épouse des Cantiques, vous pouvez dire, heureuses cloîtrées : Surge aquilo, et veni auster, perfla hortum meum et fluant aromata illius. Retirez-vous, aquilon, venez, ô vent du midi, soufflez de toutes parts dans mon jardin et que les parfums en découlent.

Sainte clôture, vous êtes presque à la lettre le vestibule du Ciel. Du cloître au Ciel, il n'y a qu'un pas.

Il ne m'a pas été possible de traverser votre cloître béni sans en apercevoir les blanches arcades que tapissent de gracieux enlacements de clématites et de roses, au milieu desquelles les oiseaux chantent, avec vous, les louanges de Dieu. Hortus conclusus. Suave jardin aussi, l'humble cellule où Sœur Céline repose. Des fleurs, partout des fleurs, sur les tables, sur les murailles ! Flores apparuerunt in terra nostra. Délicate attention ! C'est pour mieux recevoir Celui qui demeure et se nourrit parmi les lys, qui pascitur inter lilia.

Gracieux parterre aussi, l'humble couchette de la malade que vous parsemez, que vous enguirlandez de roses. Lectulus noster floridus, dit l'épouse des saints livres. Ah ! Je comprends. Comme cette épouse mystique, notre fiancée de Jésus, épuisée, mourante de faiblesse, a dit à ses Sœurs bien-aimées : Voici mon Dieu qui va venir, et pour que j'aie la force de le recevoir, fulcite me floribus, soutenez-moi avec des fleurs, fortifiez-moi avec des parfums.

Des fleurs, toujours des fleurs, partout des fleurs. Il est vrai que Sœur Céline s'appelle aussi Germaine, comme l'angélique bergère qui faisait naître les roses dans les plis mystérieux de son tablier. Fleur terrestre,flos campi, Sœur Céline aspire à devenir fleur du Ciel, comme sa sainte patronne Germaine… » (1)

Notre Monastère était bien réellement le jardin fermé au sein duquel le divin Maître allait venir cueillir une fleur de son choix… mais de ces fleurs charmantes dont nous entourions cette nouvelle Épouse mystique, Dieu sembla bientôt nous dire qu'elles ne suffisaient plus à embaumer le vestibule de son Ciel, et alors commença une série de prodiges, pluie de parfums et chants angéliques, qui laissaient deviner le Ciel entr'ouvert au-dessus d'une vierge sœur des anges.

Le lundi, 17 mai, vers les quatre heures du soir, Marie-Céline tomba dans une crise qui ressembla à une véritable agonie... On courut chercher médecin et confesseur ; le premier constata le danger imminent de mort où se trouvait la malade et promit de lui faire le lendemain une piqûre de morphine si toutefois elle vivait encore ; le second prodigua tous les secours spirituels à celle qui semblait si près d'expirer et il ne se retira qu'après avoir prié longuement auprès de ce lit de douleur... Marie-Céline paraissait inanimée... Avec une paille, je faisais tomber quelques gouttes d'eau sucrée et aromatisée sur ses lèvres desséchées... plusieurs fois nous nous demandâmes si elle ne touchait pas à sa dernière minute...

À un certain moment, son visage devint d'une beauté merveilleuse. Elle ne ressemblait plus à une créature humaine. Cette crise durait encore, elle semblait même avoir atteint son paroxysme lorsque, tout d'un coup, l'infirmerie et le corridor qui y conduit furent embaumés d'un parfum de roses si fort, si pénétrant qu'au dire des trois Sœurs qui le sentirent simultanément, on aurait cru être entouré d'une profusion de roses. Les religieuses qu'embaumait ainsi le merveilleux parfum étaient à genoux près du lit de Sœur Céline. Elles regardèrent autour d'elles : il n'y avait pas une fleur à l'infirmerie, pas une fleur non plus dans le corridor. À partir de ce jour, les fleurs furent supprimées autour de Marie-Céline : les parfums du Ciel étaient meilleurs, on le devine, que les plus suaves senteurs des plus odorantes fleurs, et, comme tout faisait pressentir que le prodige se renouvellerait, on voulait dûment encore le constater en supprimant tout parfum naturel. Dans la soirée, une ravissante et mystérieuse tourterelle fut aperçue sur le faîte du toit... Elle demeurait dans une immobilité extraordinaire et sur l'aile du cloître où se trouvait l'infirmerie de Marie-Céline. Elle y resta toute la nuit, le matin on la revit dans la même position. À huit heures, elle s'avança de quelques mètres et, s'arrêtant juste sur l'infirmerie au-dessus de la tête de la chère malade, elle y resta jusqu'à midi sans bouger... Le lendemain, elle reparut sur la toiture du chœur au-dessus du Tabernacle. Elle y resta plusieurs heures, puis elle disparut et on ne la revit plus jamais… Parfums et tourterelle rendaient saisissants les appels du Cantique sacré, et semblaient les réaliser parmi nous : « On entend la voix de la tourterelle ; les vignes ont donné leur parfum : Lève-toi donc, ô ma bien-aimée, ma toute belle et viens… »

Vers huit heures du soir, au moment où l'on aperçut la tourterelle, notre douce victime sortit de l'état effrayant où elle était demeurée pendant quatre heures... Elle ouvrit les yeux, regarda ses deux Mères qui ne la quittaient pas, et leur sourit délicieusement.

Quelques instants après, s'apercevant que les fenêtres étaient ouvertes, elle dit à une de nos chères Sœurs converses présentes : « Je crains que la fraîcheur du soir ne fatigue ma Très Révérende Mère Abbesse ; ce n'est pas à cause de moi qu'il faut faire souffrir ma Révérende Mère ». Notre Révérende Mère s'opposa à ce que les fenêtres fussent fermées ; il fallait de l'air à la pauvre mourante et, en dépit de ses charitables observations, on cherchait à lui en donner le plus possible. Comme elle s'étouffait dans son lit et que tout son corps meurtri ne pouvait plus supporter la chaise longue, je lui offris de venir se reposer dans mes bras. Elle était si peu pesante que je la gardai longtemps ainsi entre mes bras ; non certes, il ne me pesait pas mon angélique fardeau ! Près d'une fenêtre donnant sur le jardin nous regardions le ciel, le beau ciel étoilé d'une nuit de mai et nous causions éternité... « Ma Mère aimée, me dit-elle, à un certain moment, d'un air anéanti ; Je suis l'infirmité... » - « Oui, repris-je, mais bientôt vous serez la force dans la gloire… »

Du 17 au 30 mai, on peut dire que la pauvre mourante avait chaque jour plusieurs heures de véritable agonie. Pendant ce temps, son visage se décomposait ou parfois il devenait si beau que c'était comme un reflet du Ciel qui semblait briller sur ses traits et les irradier... Elle demeurait ainsi des heures entières entre la vie et la mort, le cierge bénit flambant à côté d'elle, et nous, agonisant au pied de ce lit où s'éteignait cette précieuse existence. En sortant de ces crises dont chacune pouvait être mortelle, elle avait des mots charmants pour ses deux Mères qui ne la quittaient pas… « N'est-ce pas une pratique d'admirable charité, nous disait-elle, de vous assujettir ainsi auprès de moi ? » et, avec une délicatesse charmante, elle nous faisait voir de la vertu où nous ne trouvions que de la joie et du bonheur, car la seule consolation à notre douleur c'était de lui prodiguer nos soins maternels…

Pendant ces treize derniers jours, ma Très Révérende Mère et moi ne quittâmes pour ainsi dire plus la céleste languissante… Notre vénérée Abbesse, souffrant alors beaucoup de douleurs qui l'empêchaient de se baisser facilement, trouvait plus commode de se mettre à genoux pour panser la plaie cruelle qui s'était formée à la jambe de la pauvre martyre. Qui dira la confusion de Marie-Céline lorsqu'elle voyait son Abbesse lui prodiguer ainsi à genoux les services les plus maternels ! Son humilité en était aux abois… et sa reconnaissance se traduisait de mille manières. Souvent elle nous prenait les mains, les baisait avec tendresse et nous disait : « Laissez-moi baiser ces mains : elles sont pour moi pleines de bienfaits… »

Bien grande aussi était sa reconnaissance pour une personne dont la générosité et le dévouement, au-dessus de tout éloge, pourvoyaient à tous les derniers besoins de sa pauvre existence. Chaque matin, cette aimable bienfaitrice venait demander au parloir ce qui pourrait être agréable à la douce malade, et c'était chaque jour qu'elle arrivait chargée de douceurs nouvelles, preuves de sa touchante affection pour une Clarisse mourante…

« Dites bien de ma part à Mme F. que je suis profondément touchée de semblables attentions, me disait-elle souvent... au ciel j'espère acquitter envers elle ma dette de reconnaissance, en priant Dieu de la combler de ses faveurs de choix… »

Le dévouement de nos Révérends Pères Franciscains et de M. l'Aumônier la touchait plus que nous ne saurions le dire... « Au ciel, je n'oublierai personne, disait-elle... je prierai beaucoup pour tous ceux qui m'ont fait du bien ici-bas... » Notre Très Révérende Mère Abbesse lui ayant dit qu'elle allait écrire à Monseigneur le Cardinal pour lui demander de lui envoyer sa bénédiction, elle en éprouva une sorte de confusion... « Je serais bien heureuse de recevoir la bénédiction de notre vénéré Cardinal, dit-elle, mais pourvu que cela ne dérange pas Son Éminence. Voyez-vous un Cardinal se déranger pour un petit je ne sais pas quoi comme moi !! »

- « Que croyez-vous être ? » lui dis-je.

- « Ce que je suis, répondit-elle, avec une humilité qu'il est impossible de rendre, ce que je suis ? un petit vase de pourriture ! »

Chère enfant, voilà les sentiments qu'elle avait d'elle-même… Oh ! Comme elle était loin de se douter qu'elle était un encensoir embaumé. Mais si Dieu lui cachait ainsi sa ravissante beauté physique et morale, il la dévoilait de plus en plus à ceux qui s'approchaient d'elle... Impossible de rendre l'émotion dont on était saisi en entrant dans cette petite salle où s'opéraient de célestes merveilles... M. l'Aumônier lui-même ne pouvait s'expliquer quelle vertu secrète sortait de cette âme blanche comme la neige et embrasée d'un feu consumant.

Le 20 mai, il ne put s'empêcher de communiquer à notre Très Révérende Mère les impressions extraordinaires qu'il ressentait de plus en plus en approchant de la malade. Ses impressions étaient celles de la communauté :

« Bien des fois déjà, écrit-il, j'ai porté la sainte Eucharistie à Sœur Céline, et, loin de s'émousser en moi, l'émotion que je ressens ne fait qu'augmenter chaque jour. Durant le cours de ma vie sacerdotale, j'ai souvent accompli ce pieux ministère, mais jamais je n'ai ressenti ce que j'éprouve auprès de cette séraphique enfant.

Je le veux bien, je subis l'influence du milieu impressionnant dans lequel je me trouve, mais cela n'est pas suffisant pour expliquer les suaves transports qui agitent mon âme, quand j'approche d'elle, quand je lui parle et que je dépose Jésus-Christ sur ses lèvres palpitantes.

J'éprouve quelque chose de cette suavité que ressentaient les disciples d'Emmaüs, auprès de Jésus-Christ : Nonne cor nostrum ardens erat ? Il sort du cœur de cette enfant, comme du Cœur de Jésus, une vertu secrète qui agite l'âme délicieusement.

Vous l'avez vu, ma Révérende Mère, j'ai été impressionné jusqu'aux larmes, et ces larmes étaient douces comme celles de ma première Communion et celles de ma première Messe.

Il y a, dans cette frêle créature, une telle intensité d'amour pour Dieu, qu'une sorte de rayonnement se produit autour d'elle. Vous l'avez éprouvé, ma Révérende Mère. Pour moi, j'en suis atteint, j'en suis pénétré comme d'un phénomène physique. C'est comme le feu d'un foyer ardent et intérieur qui passe à travers l'enveloppe matérielle.


A. Gabard,

Aumônier ».


Tandis que Marie-Céline souhaitait de voir tomber au plus tôt cette enveloppe matérielle qui la retenait prisonnière ici-bas, ceux qui l'aimaient bénissaient le Seigneur de la conserver encore quelque temps à la terre. Écoutons Marie de Saint-Germain :


Ma petite sœur de plus en plus chère,


« Je bénis le Seigneur de ce que, dans sa miséricordieuse tendresse, il prolonge assez tes jours pour me donner la si légitime satisfaction de m'entretenir encore un peu avec toi. Je ne te demanderai pas de tes nouvelles ; je comprends trop, hélas ! ce qu elles peuvent être ; te parler d'ailleurs de vie, de retour à la santé, te serait pénible à lire, ton sacrifice étant fait depuis déjà longtemps. Que tout, aujourd'hui, dans ton cœur et dans le mien, cède à la reconnaissance et à l'amour que nous devons à Dieu, pour les grâces de choix dont il s'est plu à enrichir ton âme. Si sa volonté sainte prolonge tes souffrances, c'est, sans doute, pour te donner l'occasion d'épurer entièrement ton cœur, pour se trouver, à ton départ de ce monde, dans l'heureuse nécessité de ceindre sans retard ton front de la triple auréole de la Pauvreté, delà Chasteté et de l'Obéissance. Courage donc, ma chérie, courage ; encore quelques heures de souffrances, et sonnera pour toi l'heure de la délivrance. Jésus, ton noble et fidèle Époux, t'ouvrant ses bras comme à sa fidèle épouse, t'introduira dans la Jérusalem céleste parmi les heureux chœurs de ses élus. Oh ! ne nous oublie pas, nous si exposés au milieu du monde ! Veille surtout sur nos deux frères, lancés sans appui dans le tumulte d'un monde corrompu et corrupteur.

La grande, l'extrême bonté de tes bonnes Mères me touche de plus en plus et d'autant plus que je ne puis rien en retour de si grands bienfaits. Je compte sur toi pour leur obtenir du Ciel la récompense due à leur dévouement vraiment maternel. De mon côté, le faible tribut de mes prières ne leur fera pas défaut, mais elles sont si imparfaites que je me demande de quelle puissance elles peuvent bien être. Assure-les du moins, ma chère petite sœur, de ma reconnaissance et de mon amour ; il me serait si doux de te rendre moi-même les soins que réclame ton état.

Encore une fois, à Dieu, ma chère petite sœur ; auprès de Lui n'oublie personne. Parle aussi de nous à Marie, si véritablement notre bonne mère depuis que la mort nous a ravi notre bien-aimée maman. Je ne sais comment est l'au-delà, mais, si c'est possible, jette-toi tout entière dans les bras et sur le cœur de cette chère maman que je n'ai plus revue ici-bas depuis l'âge de treize ans ; et dis-lui de ne point m'abandonner, et toi, ma Germaine, joins aussi pour moi tes supplications aux siennes ; bien des larmes amères et solitaires s'échappent de mes yeux ; si tu pouvais lire tout ce qui se passe en moi !

Allons, à Dieu, ma bien-aimée petite sœur Céline, à Dieu ! Dans son amour je t'embrasse du fond de mon cœur et te supplie de prier pour moi.


Ta sœur qui t'aimera toujours.

Sœur Saint Germain ».


Marie-Céline se berçait du doux espoir que Dieu l'appellerait à Lui le jour de ses dix-neuf ans... et cette pensée lui donnait des forces extraordinaires pour supporter ses intolérables douleurs qu'on ne soulageait plus que par des piqûres de morphine. Le 19 mai, elle me dit : « Ma Mère, lorsque j'étais à Nazareth, tous les dimanches soirs, en faisant mes dévotions, je demandais la grâce d'être religieuse et, un jour, je dis au Seigneur : « Mon Dieu, faites-moi religieuse et puis après, si vous le voulez, faites-moi beaucoup souffrir, mais que je sois religieuse !... Oh ! Oui, mon Dieu, faites-moi mourir religieuse !... Aussi, ai-je toujours pensé que c'était bien inutile de demander ma guérison, parce qu'en m'envoyant cette maladie, Dieu m'a envoyé ce que je lui avais demandé… Cependant, lorsque je demandais à Dieu de beaucoup souffrir après ma profession, je pensais être atteinte surtout par les épreuves morales... » - « Ma pauvre petite enfant, lui répondis-je, il ne faut pas alors vous étonner de tant souffrir : vous payez le bonheur de votre vocation religieuse et ce bonheur nous ne le payerons jamais trop cher ». - « Ô Mère, c'est vrai, répondit-elle, mais je ne voudrais pas le faire payer aux autres ». Et, avec un air désolé, elle s'excusa du mal qu'elle nous donnait... Et moi je lui parlais de mon bonheur de lui avoir servi de mère... « Chère Mère, me dit-elle, je vais donc vous quitter ; il ne faut pas que je pense à la séparation... Oh ! Quel sacrifice : quitter mes deux Mères… »

Alors je l'embrassai et, pour cacher mes larmes, je m'éloignai d'elle un instant…

Au sortir d'une crise affreuse, on lui proposa un abricot : elle hésita, refusa même. je lui demandai la raison de ce refus qui m'étonnait beaucoup, sachant que ce fruit était celui qu'elle préférait à tout autre. « Eh bien, répondit-elle tout bas de sa voix mourante, les abricots, en ce moment, sont des primeurs et ce fruit est trop cher pour une pauvre. Du reste, c'est le premier abricot, qui paraît au Monastère, je trouverais plus convenable qu'il fût porté à la table de ma Très Révérende Mère Abbesse... » - « Il serait encore mieux que vous obéissiez et que vous me procuriez le plaisir de vous voir accepter ce fruit », dit notre Très Révérende Mère qui arriva pendant ce débat charmant...

À partir de ce moment, la chère malade accepta sans scrupule les abricots qu'on lui offrit. Un demi abricot et trois ou quatre fraises, voilà ce qu'elle prenait dans tout un jour ce n'était rien, mais dans son humilité, Marie-Céline trouvait que c'était trop…

Un jour que je déposai une fraise parfumée sur ses lèvres desséchées, - il y avait douze heures qu'elle n'avait rien pu accepter, - elle avala non sans difficulté le fruit savoureux, puis fermant les yeux et joignant ses petites mains sur sa poitrine, elle s'écria : « Mon Dieu, je vous remercie de me donner ce que je n'ai pas gagné... » - « Mon enfant, lui dis-je, personne ne gagne les bienfaits de Dieu : il nous en comble gratuitement... Recevez-les en paix… Nous sommes les enfants de sa Providence ».

Le lendemain, je demeurai seule avec elle pendant la Messe. S'apercevant que je tombais de fatigue et de sommeil, elle me dit : « Oh ! comme vous avez l'air malade ! » - Ce n'est rien, répondis-je, c'est une forte migraine, voilà tout ». Au bout d'un moment, elle reprit : « Il vous faudrait boire une tasse de café noir et vous seriez soulagée ». Cette idée de la pauvre mourante me fit penser qu'elle-même accepterait peut-être volontiers un peu de café. - « Ce qui me ferait surtout du bien, lui dis-je, serait de vous en voir prendre vous-même ». Elle sourit sans répondre ! « Je suis sûre, m'écriai-je, que vous en prendriez volontiers... et nous nous épuisons depuis huit jours en recherches pour savoir quoi vous offrir et surtout quoi vous faire accepter… » - « Ma Mère, me dit-elle, en confidence, voilà bien plusieurs jours en effet que j'en ai envie, mais il me semble que le prix du café n'est pas en rapport avec la pauvreté que j'ai choisie... » - « Oh ! Lui répondis-je, comme j'aurais envie de vous gronder pour m'avoir caché ce désir !... » Au même instant, Mère Portière entra et vint demander de la part de Mme F. ce qu'elle pouvait apporter à la malade qui lui ferait plaisir… « Du café », m'écriai-je aussitôt et, deux heures après, la généreuse bienfaitrice envoyait au Monastère le meilleur café des Antilles… Marie-Céline en prit une tasse en me faisant de doux reproches.

Notre chère malade avait une grande confiance en saint Bernardin de Sienne... elle le suppliait de venir la chercher dès l'aurore de sa fête, le 20 mai…

La veille, des parfums enivrants s'étaient répandus dans l'infirmerie ; la religieuse qui gardait alors Marie-Céline les avait sentis pendant vingt minutes. La nuit suivante, tandis que Marie-Céline soupirait après sa dernière heure et répétait cette petite invocation qu'elle s'était composée :


« Ô cher saint Bernardin, t
irez-moi par la main ».


Les religieuses qui psalmodiaient au chœur les Matines de l'Apôtre du Saint Nom de Jésus, furent très étonnées d'entendre la psalmodie d'êtres invisibles pendant que se lisaient au pupitre les trois leçons de la Légende de saint Bernardin. En même temps, la Sœur qui lisait les leçons était inondée d'une grande consolation intérieure. Les autres religieuses soulevèrent leurs voiles et regardèrent de côté et d'autre, mais elles durent se contenter d'ouïr cette merveilleuse psalmodie sans rien voir. Ce fut pendant cette nuit que la malade eut des crises terribles, à la fin desquelles ma Très Révérende Mère et moi croyions être sur le point de recevoir son dernier soupir. Dès qu'elle pouvait parler, on l'entendait murmurer : « Saint Bernardin, prenez-moi par la main et emmenez-moi au ciel ! »

Le lendemain, une novice va faire la sainte Communion en pensant à sa petite Sœur Céline si près du ciel. En montant à la sainte table, elle est éblouie, et à tel point, qu'elle en fait presque un faux pas. Elle reçoit la sainte Hostie, pense encore à sa Sœur Céline, et l'Hostie semble changée en feuille de rose qui lui embaume la bouche.

La même novice écrivit plus tard : « Le 24 mai, fête de Notre-Dame Auxiliatrice, je faisais la Sainte Communion pour ma chère Sœur Céline. C'était son anniversaire de naissance... le jour de ses dix-neuf ans. Dès que j'eus avalé la Sainte Hostie, ma bouche fut remplie d'eau de roses jusqu'au moment de la bénédiction du Très Saint Sacrement qui suivit la Messe... Faisant partie du chœur de chant, je fus très embarrassée lorsqu'il fallut chanter le Sub tuum et le Tantum ergo : j'avais les lèvres très sèches et la bouche remplie d'eau parfumée. Après la bénédiction, il ne me resta plus que le parfum pendant un instant... »

Cette novice n'était pas seule à témoigner des merveilleux parfums ; ils continuaient à se répandre à l'infirmerie et au chœur.

Mais tandis que les anges se préparaient à célébrer le triomphe de leur petite Sœur, la vierge Céline, celle-ci souffrait de plus en plus et se désolait de voir que saint Bernardin avait laissé passer sa fête sans l'emmener là-haut célébrer, dans les « perpétuelles éternités », le triomphe du Saint Nom de Jésus... Elle vivait d'un jour à l'autre de l'espoir de mourir, et chaque jour ses espérances étaient déçues... Le 21 mai, qui était un vendredi, elle avait supplié Jésus crucifié de la faire mourir dans les bras de sa Croix... A trois heures de l'après-midi, elle m'appela : « Ma Mère, me dit-elle, il est trois heures... et je suis encore là... Je pensais partir sûrement aujourd'hui… » - « Prenez patience, lui dis-je, c'est peut-être Notre Dame Auxiliatrice qui viendra elle-même vous chercher ». Peu après, elle retomba dans cet état de prostration qui la laissait inanimée entre nos bras. Nous aussi nous étions au Calvaire avec cette douce victime de Jésus crucifié...

Le surlendemain soir, 23 mai, Marie-Céline ayant pu supporter d'être transportée dans un autre lit pendant qu'on faisait le sien, nous remarquâmes une grosseur, énorme comme la tête d'un enfant, qui envahissait le côté gauche de la poitrine. Depuis plusieurs jours, nous avions bien remarqué quelque chose d'anormal du côté du cœur, mais nous avions pris cela pour un gros pli de l'habit de bure et nous n'avions pu nous en rendre compte, la pauvre malade ne pouvant même supporter d'être changée de position... Quant à Marie-Céline, elle était si ignorante de son corps, qu'elle s'était bornée à subir la souffrance sans remarquer l'horrible grosseur. Cette grosseur disparut à sa mort, mais on devine ce que souffrit la pauvre martyre.

Joignons à cela des plaies envenimées, des étouffements perpétuels et des douleurs atroces des pieds à la tête... Malgré la chaleur de la fin de mai, Marie-Céline ne voulut jamais quitter l'habit de bure qu'une Clarisse doit porter nuit et jour... « Notre saint habit ! disait-elle, quel bonheur de mourir dans l'habit de l'Ordre !!! »

Le 24, jour de la fête de Notre-Dame Auxiliatrice, Notre Très Révérende Mère offrit à Marie-Céline une magnifique clématite blanche en l'honneur de ses dix-neuf ans... La clématite resta toute la journée sur son oreiller, elle était comme un symbole de la blancheur de son âme, et c'était comme une auréole de pureté autour de sa tête brûlante et de son cœur embrasé…

Dans la journée, notre excellent docteur vint lui faire une piqûre de morphine. Surprise par la sensation qu'elle en éprouva, elle eut un soubresaut... « J'avais cependant bien promis au bon Dieu, avant la venue de M. Cazeneuve, de ne pas bouger du tout », me dit-elle tout bas ; puis elle ajouta : « Veuillez demander au docteur s'il y en a encore pour longtemps, ne sera-ce pas bientôt fini ?… » Avec une bonté exquise, M. Cazeneuve lui répondit qu'il était de son devoir de chercher à prolonger ses jours par tous les soins possibles. « Allons, lui dis-je, encore patience, ce sera peut-être pour l'Ascension ». - « Pourquoi attendre l'Ascension ? Soupira-t-elle ; après on dira la Pentecôte... Ô mon Dieu, quand donc verrai-je s'ouvrir le Ciel ?… »

Cette journée de ses dix-neuf ans se termina dans d'atroces souffrances, dans des affres terribles… « Que ce petit bout de moi meure ! » s'écriait, presque en râlant, la pauvre petite mourante. Puis, craignant de manquer de résignation, on l'entendait dire ensuite : « Quand le bon Dieu voudra ! Comme il voudra !… »

Plusieurs personnes s'étaient unies à nous pour demander ce jour-là un miracle à Notre-Dame de Lourdes. Que de prières, que de communions ferventes faites ici et ailleurs pour tenter de forcer Dieu à nous laisser cette incomparable religieuse ! Mais Dieu semblait nous dire par des voix mystérieuses : « Ne dérangez pas, ne réveillez pas ma bien-aimée qui veut s'endormir de l'éternel sommeil... » et la mort continua à approcher…

On s'aperçut un jour que Marie-Céline avait un pied chaud et que l'autre semblait être déjà d'un froid cadavérique... « Cela veut dire que j'ai un pied ici et l'autre dans la tombe », dit-elle avec un calme non pareil ; et la Sœur converse de service à l'infirmerie se retirant à ce moment pour aller au chœur, elle lui dit sur un ton d'affectueux reproche : « Vous ne priez pas pour que j'aille au ciel ? demandez donc au bon Dieu de me prendre... »

Sur ces entrefaites, nous reçûmes de Paris une lettre qui nous arracha des larmes d'attendrissement : Mme N. en allant recommander Marie-Céline à Notre-Dame des Victoires, s'était sentie poussée à offrir à Dieu un sacrifice héroïque pour racheter la vie de cette vierge Clarisse qui se mourait à Talence…

« Tous les jours, je refais mon offrande, écrit Mme N. et tous les jours Marie-Céline est plus malade... Qu'arrivera-t-il ? Que la volonté de Dieu s'accomplisse en tout !... Avec vous je me penche sur ce lit d'agonie, je suis le progrès du mal impitoyable, j'admire l'héroïque patience de notre chère petite Céline et je souffre de ne pouvoir rien pour la soulager, rien que prier.

Comme je vous le disais lundi, je suis allée à Notre-Dame des Victoires, j'ai glissé mon cierge au milieu des innombrables lumières qui révélaient tant de supplications, puis, agenouillée à la table de Communion, j'ai fait mon offrande à notre Mère du Ciel... Tout à coup, dans le silence profond, l'orgue résonne et des centaines de voix entonnent le « Magnificat... » C'était l'exercice du mois de Marie qui commençait. A ce moment-là j'ai cru, mais je n'étais qu'une présomptueuse, que la Sainte Vierge nous accorderait la guérison de Célinette... Enfin, elle sait mieux que nous où est la plus grande gloire de son Fils... »

Lorsque Marie-Céline sut à quel prix Mme N. tentait pour elle un miracle de guérison, elle en fut profondément touchée, mais elle protesta énergiquement… « Je suis très émue, dit-elle, de l'héroïsme de Mme N., mais il vaut mieux que son sacrifice ne soit pas accepté et que moi j'aille au Ciel..., oui, il vaut mieux que je meure, mais dites bien toute ma reconnaissance à Mme N., dites-lui aussi que, en allant au Ciel, je me souviens des commissions qu'elle m'a recommandé d'y porter ! »

Le mercredi 26 mai fut une véritable journée de Purgatoire pour la pauvre petite mourante. « J'ai le corps plein de jeu », s'écriait-elle... On ne peut pas se faire une idée de ce qu'elle souffrit en cette veille d'Ascension. « Mère, me dit-elle de grand matin, est-ce que les piqûres de morphine coûtent bien cher ?... Si non, pourrait-on m'en faire une ?… » Ainsi, au milieu de ses agonies, cette parfaite amante de la pauvreté ne voulait accepter de soulagement qu'après s'être renseignée sur le prix des remèdes... Je lui dis de ne pas se préoccuper de la cherté de la morphine, mais je lui fis comprendre qu'elle était trop faible pour supporter plusieurs piqûres de suite.

Elle ne dit plus rien et retomba dans un état qui avait tous les caractères de l'agonie, la figure était décomposée et tout semblait annoncer la mort. Cependant, un doux sourire illuminait son visage. Nous lui proposâmes de recevoir Jésus-Hostie. Elle accepta avec joie. M. l'Aumônier lui apporta le Pain de Vie, à 8 heures. Je restai avec elle: nous commentâmes, pour sujet de l'action de grâces, ces paroles consolantes de l'Évangile du mardi des Rogations : « Cherchez et vous trouverez... frappez et il vous sera ouvert… demandez et on vous donnera... » « Ô Jésus, disais-je en son nom, je n'ai jamais cherché que vous : faites que je vous trouve... ô Jésus, je frappe à la porte de votre Ciel à la veille de votre Ascension, ouvrez à votre petite épouse... elle se meurt du désir de vous voir... chaque fois que j'ai frappé à la porte de votre Tabernacle, vous m'avez répondu... aujourd'hui encore vous venez à moi… mais c'est le Ciel qu'il me faut maintenant ! Après l'Eucharistie, le Ciel... » Notre Très Révérende Mère Abbesse entra alors à l'infirmerie. Je proposai à la petite épouse de Jésus de renouveler ses grands vœux entre ses mains... Elle accepta et, tandis qu'elle joignait ses mains entre celles de notre Vénérée Mère, je prononçai lentement la formule des Saints Vœux au nom de celle qui allait consommer là-haut les noces éternelles. Quand j'eus achevé, notre Très Révérende Mère, souriant à la malade, lui promit la vie éternelle de la part du Dieu vivant et selon son inviolable ordonnance… Notre chère enfant était radieuse, on sentait présent en son cœur, Jésus, Soleil de Justice... Nous continuâmes notre action de grâces : « Mon Dieu, disais-je pour elle, je vous demande la vie éternelle… et je sais que vous me la donnerez ! Déjà vous m'avez donné le centuple par toutes les grâces que j'ai trouvées dans la vie religieuse... Soins, affections, faveurs spirituelles... merci mon Dieu... maintenant j'attends la vie éternelle... Attirez-moi à vous, Jésus, en la solennité de votre Ascension glorieuse… »

Quand nous eûmes fini, on dut procéder à des pansements douloureux... La main si douce de notre Révérende Mère semblait alléger ses souffrances... « Je vous remercie, lui dit-elle, au nom de tous mes parents »... Puis, se retournant vers moi : « Comme vous avez la figure fatiguée ! », me dit-elle. je la suppliai de ne pas penser à ma fatigue, mais à la sienne si cruelle.

Nos Révérends Pères Franciscains furent, comme M. l'Aumônier, d'un dévouement au-dessus de tout éloge, dans les services spirituels qu'ils offrirent à la malade. Le R. P. Père confesseur venait souvent lui renouveler le bienfait de l'absolution.

Connaissant quelque chose de la rage infernale contre cette blanche colombe, il redoutait un assaut diabolique au dernier moment, il nous en avait même secrètement prévenues. Ses prévisions se réalisèrent à la lettre comme on le verra bientôt. Cependant, la conscience de notre chère enfant était d'un calme parfait... Très brève, d'ordinaire, dans ses confessions, il arriva même qu'à la fin de sa vie, elle n'avait plus rien à déclarer : « Ma Mère, me dit-elle, le jour de l'Ascension, le R. Père m'a dit qu'il reviendrait demain me confesser, mais que dirais-je ? je n'ai rien à dire... » « Hélas ! dit-elle à un autre moment, le juste pèche sept fois le jour, mais moi je suis si aveugle que je ne vois pas mes péchés !... »

Plusieurs fois, dans ses grandes crises, je lui demandai si elle était tranquille, heureuse, si elle désirait le Confesseur. Sa réponse était invariable : rien ne la troublait, rien ne l'ennuyait…

« Oh ! qui me donnera des larmes ! s'écriait-elle un jour au milieu d'atroces souffrances... C'est affreux de ne pas pouvoir pleurer... Des larmes ! des larmes ! Donnez-moi des larmes !!!… » C'était une de ses grandes tortures de ne pouvoir pleurer... il lui semblait que verser des larmes aurait été un soulagement, mais la nature s'obstinait à les lui refuser... Un jour qu'elle répétait : « Oh ! qui me donnera des larmes ? » je lui demandai avec tendresse : « Pourquoi vouloir tant pleurer... serait-ce d'ennui ?… » - « Oh ! non, me répondit-elle, ce serait plutôt de bonheur !... »

Le jour de l'Ascension, à minuit, elle se livra à l'espérance de finir au Ciel cette journée bénie : « Mon Dieu, s'écriait-elle, prenez-moi, je vous en supplie... emmenez-moi... » À l'aurore, elle demanda à notre Très Révérende Mère Abbesse de lui ordonner d'aller au Ciel... « Envoyez-moi au Ciel !... je ne cherche que les biens éternels, mais les périssables, je n'en veux point... Oh ! le Ciel... » Dans l'après-midi, elle demanda l’heure ; on lui dit trois heures vingt… « Oh ! mon Dieu, que c'est long, dit-elle, heureusement que mes Mères sont là… » Elle ajouta : « Le Ciel ! Le Ciel est mon partage !!! »…

Vers quatre heures, il plut beaucoup, de gros nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon... « Quel temps pour un jour d'Ascension ! » me dit Céline. - « Vous voyez, lui dis-je en souriant, que si vous étiez partie aujourd'hui, vous auriez eu un trop mauvais temps pour monter là-haut... il vaut mieux attendre !!! » - « Ô Mère, répliqua Céline avec un fin sourire tout plein d'humilité, ce temps est bien assez beau pour moi... Je m'en serais contentée... » Sa voix s'affaiblissait de plus en plus... et elle ne supportait aucune espèce de liquide ou d'aliment... Elle faisait pitié à voir…

Depuis une dizaine de jours, je récitais journellement tout haut à ses côtés, les prières de la recommandation de l'âme à la suite desquelles notre Très Révérende Mère, qui ne la quittait pas, l'exhortait merveilleusement à se confier au Cœur de Jésus et à dire à son divin Époux : « Seigneur, je mourrai quand vous voudrez : ni une minute plus tôt, ni une minute plus tard que l'instant réglé par votre divine volonté... »

Un jour, après les prières de la recommandation de l'âme, elle demanda qu'on lui chantât le cantique des désirs du Ciel : c'était un joyeux appel à « sa sœur la mort » :

 

On m'entendra comme la tourterelle,

Toujours gémir dans ce bannissement,

Toujours me plaindre et soupirer comme elle,

Si je ne vois Jésus, mon cher Amant !


Ô douce mort ! sans tarder davantage,

Daigne finir mon trop malheureux sort.

Fais que mon corps, par un heureux naufrage,

En périssant, mette mon âme au port !


Heureux moment qui dois briser mes chaînes,

Me délivrer de ma captivité,

Quand viendras-tu m'affranchir de mes peines,

Quand vous verrai-je, éternelle beauté !


Ah ! pour vous voir permettez que je meure.

Divin Jésus ! c'est trop longtemps souffrir…

Je ne vis plus, je languis à toute heure,

Et je me meurs de ne pouvoir mourir !

 


C'était le chant du cygne, il irrita l'enfer qui répondit aux appels célestes de la Vierge mourante par le sifflement infernal de ses monstres.

L'avant-veille de sa mort, à une heure du matin, Marie-Céline, qui ne dormait pas, entendit à son oreille, tout près de sa joue, l'horrible sifflement d'un serpent. La religieuse, qui était assise à côté d'elle, l'entendit également. La malade fit un soubresaut et dit à la religieuse qui était près d'elle : « Maintenant qu'il ne tape plus, il va siffler et faire le serpent ». Le serpent infernal ne fit pas que siffler ; il osa bien faire sentir son affreux contact à la pure colombe dont en vain il voulait faire sa proie. Quel martyre !! Marie-Céline se tordait dans son lit « je vous assure qu'il est là ! » criait-elle, puis, finalement, elle s'écria : « Il est sous le lit maintenant ! »

Notre chère victime n'avait plus que deux jours à passer sur la terre, la fin de l'exil approchait... les souffrances redoublaient. Consumée par une soif ardente et ne pouvant supporter une seule goutte d'eau, c'était un vrai martyre, qu'elle endurait... « Je boirais la mer et les poissons, s'écriait-elle, et je ne peux pas seulement avaler une seule goutte d'eau... qu'on veuille bien prier pour moi afin que je ne perde pas patience ! » Pour fortifier son courage, on apporta du chœur à l'infirmerie le grand tableau de Notre Dame du Perpétuel Secours ; Marie-Céline l'avait presque à côté d'elle et ses regards y demeuraient attachés avec une expression de confiance filiale qui disait qu'elle avait bien hérité du culte que sa mère avait voué à la Vierge du Perpétuel Secours... Marie-Céline avait grand besoin de puiser dans les Cœurs sacrés de Jésus et de Marie la force nécessaire à la lutte contre le démon des mourants. Un terrible assaut l'attendait encore.

Le 28 mai, elle se rappela que dans une certaine petite boîte, il lui restait quelques aiguilles, quelques épingles, et une petite image, dernier souvenir de sa mère... elle se fit apporter le tout et le remit entre les mains de notre Très Révérende Mère Abbesse ; puis, après ce dernier dépouillement, elle me dit : « Il faudrait peut-être donner une image, en souvenir de reconnaissance, à Sœur Marguerite qui m'a si souvent portée... à Sœur Yolande, qui a eu pour moi de si délicates attentions, et à Sœur Ange de la Vierge, qui a si souvent manqué les exercices de la Communauté pour se dévouer à me soigner » (2). Nous fîmes venir les trois chères Sœurs qui reçurent l'image des mains de Marie-Céline en pleurant d'émotion... Son oubli d'elle-même était admirable, sa charité pour les autres ne l’était pas moins... Il faudrait des volumes pour citer les traits magnifiques qui illuminèrent les derniers jours de sa vie... Dans l'après-midi du 28 mai, elle reçut la visite de quelques Sœurs du noviciat : « Mes chères Sœurs ; leur dit-elle, aimez toujours beaucoup les Supérieures, mais surtout prouvez-le par les actes. Il ne faut jamais faire de peine à nos Révérendes Mères ». - « Nous vous le promettons, dirent les jeunes novices fort émues, et nous dirons cela de votre part à toutes celles qui nous succéderont au noviciat ». Marie-Céline parut heureuse... Quelques instants après, elle prit la main de notre Très Révérende Mère Abbesse, puis la mienne, elle les baisa respectueusement ; puis, les ayant posées l'une dans l'autre, elle les mit dans les siennes en disant : « Pour toujours unies !! » - « Oui, mon enfant, répondit notre Très Révérende Mère, notre union est éternelle !... - « Pour moi, je m'en vais, reprit-elle : Dieu le veut ainsi, mais vous deux, mes Révérendes Mères, il faut que vous viviez encore longtemps, bien longtemps... On a besoin de vous ici… Tous les matins, j'offre mes souffrances à Dieu pour qu'il vous accorde une longue vie, pour vos intentions, pour ma famille, pour mes frères, pour nos bienfaiteurs, pour la maison de Nazareth… et pour les âmes du Purgatoire qui ont été les plus dévotes à la Passion et au Sacré-Cœur… »

Dans la soirée, on l'entendit murmurer tout bas : « Quel bonheur ! Quel bonheur ! » Elle répondit à celle qui lui demandait la cause de tant de joie : « C'est parce que je vais aller au ciel !... » Et cependant le Ciel ne s'ouvrait pas... quelle attente !... « Voyez mes mains, disait-elle, en montrant ses petites mains toutes blanches et décharnées : elles ne demandent qu'à partir... » Et elle appelait la mort !! « Je vois, dit-elle, que personne ne se presse d'acheter la bière ! »...

Pauvre enfant ! Qu'il lui tardait de rendre son corps à la terre et son âme à Dieu ! mais qu'il était navrant pour nous d'assister à cette lutte entre la vie et la mort... Le vendredi soir, elle me dit : « Ô ma Mère, en aurai-je eu des déceptions ? » Et elle compta le nombre de jours au soir desquels elle avait espéré quitter la terre. Depuis le 21 mars, la liste en était longue : le 30 mai allait la clore ! Vers dix heures du soir, elle essaya de changer de position, elle ne le put ; il y avait plusieurs jours que, couchée sur le côté, elle écrasait son bras... impossible de la soulever ou de la toucher sans provoquer des crises affreuses. « Enfin, dit-elle, plus j'aurai souffert ici-bas, plus je serai récompensée là-haut… »

Le 29 mai fut illuminé d'un rayon de joie. Une lettre de Marie de Saint-Germain apprit à Marie-Céline que, le jour de l'Ascension, Lubinette avait reçu son Dieu pour la première fois... Citons la dernière lettre que Marie-Céline reçut de sa sœur quelques heures avant de mourir. Elle put la tenir quelques instants entre ses pauvres petites mains déjà glacées par le froid de la mort…


J. M. J. - Privas, 27 mai 1897.


Ma toujours bien chère sœur,


« Je ne veux point laisser partir ma lettre à l'adresse de votre Mère Maîtresse sans te dire un petit bonjour. Comment vas-tu, ma chérie ; ton divin Époux te laisse-t-il toujours souffrante ? Je m'imagine que le bon Dieu, en considération de tes souffrances, aura accordé à Lubine la grâce de faire une sainte première Communion ; c'est aujourd'hui 27, qu'elle accomplit ce grand acte ; je t'en préviens un peu tard, mais ne me blâme pas ; je devais t'écrire dimanche et j'en ai été empêchée. Lucia et Lubine t'embrassent de tout leur cœur et se recommandent à toi d'une façon toute particulière.

J'ai pensé à toi, ma chère sœur, le lundi 24, anniversaire de ta naissance, mais longuement j'y ai pensé ! devant le bon Dieu : « Ô mon Dieu ! lui ai-je dit avec larmes, rendez, si telle est votre sainte Volonté, la santé à ma chère Germaine, pour qu'elle puisse jouir encore quelque temps de la vie religieuse où vous l'avez miraculeusement conduite conformément aux désirs de son cœur ; ne privez pas si tôt les siens de son affection ! Cependant, mon Dieu ! Avant tout et par-dessus tout, votre sainte Volonté ! » N'est-ce pas, ma chérie ? il faut bien se soumettre au bon plaisir de Dieu ; il est le Maître absolu de notre être puisqu'il en est le premier auteur. Mais pourquoi m'attarder à te parler de résignation, alors que je te sais si heureuse de mourir ? j'en ai, assurément, un plus grand besoin que toi. Et maintenant, voici, je viens de remercier votre bonne Mère Maîtresse des soins qu'elle te prodigue ; si tu le peux, dis-lui bien encore toute ma reconnaissance et mon amour ainsi qu'à votre Très Révérende Mère Abbesse. Oh ! Les bonnes Mères, comme elles t'aiment ! Je ne sais ni leur exprimer ma reconnaissance, ni mon désir de les payer de retour ; sois mon interprète, s'il te plaît.

Ici, notre bonne Mère Anna t'a recommandée aux prières de nos Soeurs ; toutes sont heureuses de te donner cette preuve de leur affection.

Adieu, ma chère petite Germaine, offre un peu de tes souffrances à Dieu, pour celle qui se dit encore

 

Ton affectionnée,

Sœur Saint Germain ».


Vers sept heures du soir, assise près du lit de Céline, je causai avec elle et une religieuse présente, du bonheur de mourir jeune. Ma Sœur N... s'écria : « Oh ! Que vous êtes heureuse, chère Sœur Céline, et que j'envie votre sort… ! Vous allez voir Jésus dans son beau Ciel et moi je vais rester peut-être de longues années dans l'exil... » De sa petite voix mourante, Marie-Céline lui fit comprendre qu'une longue vie n'était pas une perte de temps lorsqu'on était bonne religieuse... « La mort viendra pour vous comme pour les autres, dis-je à Sœur N. !... Et, un jour vous serez à la place de Sœur Céline, tout près de l'Éternité... » - « Oh ! Quand je serai à votre place, dit Sœur N. !... » - « Vous serez bien heureuse », reprit Céline... - « Bien heureuse, répliqua Sœur N. oui, je l'espère, mais, pour bien mourir, il faut s'y être préparée par une sainte vie… » Marie-Céline, fixant d'un doux et profond regard son interlocutrice, lui répondit : « Eh bien ! vous prendrez vos précautions !! »

Ainsi, jusqu'à la dernière heure, cette âme d'élite parlait le langage de la perfection… ; cependant, quelque austère et timorée qu'elle fût, elle ne tomba jamais dans le scrupule et cherchait discrètement à l'écarter de l'esprit des autres lorsqu'il y apparaissait. Quelques minutes après l'entretien que nous venons de rapporter, une jeune religieuse s'excusait auprès de la malade d'une sorte d'indélicatesse, d'un manque de discrétion qu'elle craignait d'avoir commis... Marie-Céline la rassura : « Allons, lui dit-elle d'un air gracieux, voilà que maintenant, vous allez devenir scrupuleuse… calmez-vous et restez tranquille... »

Vers les neuf heures du soir, des symptômes alarmants se déclarèrent. A n'en pas douter, Marie-Céline traversait les dernières heures de sa vie... Les prières redoublèrent auprès de sa pauvre couche... La mourante nous demanda humblement pardon de tous les sujets de peine qu'elle pouvait nous avoir causés… ; nos cœurs se brisaient en recevant de telles excuses. Elle ne nous avait jamais donné aucun chagrin, le premier qu'elle nous causait était celui de mourir. À dix heures, regardant ma Très Révérende Mère et moi, elle nous dit avec un sentiment d'inexprimable tendresse : « Je regrette bien de vous quitter, je ne puis pas pleurer, mais je vous assure que cette séparation m'est cruelle... » ; puis elle baisa son Crucifix dans un élan d'admirable résignation... Nous continuâmes à prier. Tout à coup, elle, si faible que, depuis plusieurs jours, elle ne faisait pas un seul mouvement, elle commença à s'agiter et à se tordre comme lorsque le serpent rampait sous elle : « Je vois le démon venir vers moi », s'écria-t-elle, et la terreur se répandit sur ses traits... elle se reculait vers ses oreillers et retirait ses bras en criant : « Aïe ! Aïe !... »

Nos prières à Marie redoublèrent... Notre Très Révérende Mère aspergeait d'eau bénite ce lit de mort contre lequel s'acharnait Satan. Le monstre ne quittait pas ce champ de bataille suprême… Marie-Céline continuait à le voir ; partout où elle signalait sa présence, on plaçait une grande image du Sacré-Cœur, aussitôt le démon changeait de place ; cette image de Notre-Seigneur qui le pourchassait, l'éloignait de la mourante. A un certain moment, le démon tenta d'escalader le pied du lit... Céline secoua fortement son drap avec son pied droit, inerte depuis si longtemps, en disant : « Tu ne monteras pas plus haut, va... » Une religieuse présente, voyant cet effort désespéré, dit à la mourante : « C'est l'image du Sacré-Cœur qui est là sur votre drap... » - « Mais, s'écria Marie-Céline, ne voyez-vous pas le diable là... sur le lit ?... » et, dans sa pâleur de mort, terrifiée et tremblante, elle faisait pitié à voir... Peu après, elle prit vivement son crucifix, le baisa et dit avec un ineffable sourire : « Qu'Il est bon Jésus ! Qu'il est bon !!... » Elle baisa aussi plusieurs fois la statuette de l'Enfant-Jésus de Prague et l'image de la statue miraculeuse de Notre-Dame de Laghet... Le calme était revenu, mais ce n'était qu'une halte dans ce combat solennel !…

Tandis qu'elle tenait son crucifix dans la main, elle parut à nouveau très effrayée. On lui murmura à l'oreille de saintes invocations : « Ô ma Souveraine, ô ma Mère », etc..., « Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans ma dernière agonie », etc... La paix revint illuminer son visage pendant quelques minutes...puis un combat acharné recommença... Elle s'écria une dizaine de fois : « Il est là, il est là, il monte dessus... » et, de toute l'énergie de ses dernières forces, elle se reculait dans nos bras et criait de frayeur... Le démon paraissait s'être installé au côté droit et n'en plus bouger. Une des Sœurs présentes, qui se tenait à sa droite, lui dit : « Ne vous effrayez pas, c'est moi qui suis là... » - « Oui, je vois bien que c'est vous, répondit Marie-Céline, mais sa tête est à côté de la vôtre »…

Notre Très Révérende Mère Abbesse lui dit alors : « Mon enfant dites à Jésus : Mon Dieu, je vous aime, je vous ai toujours aimé, et je vous aimerai pendant toute l'Éternité... » - « Eh bien ! oui, mon Dieu, reprit-elle je n'ai jamais aimé que Vous... je n'aime que Vous et, ajouta-t-elle navrée, vous permettez que je sois tentée au dernier moment... » Il nous semblait entendre dans le silence de cette nuit d'agonie la parole de Jésus en Croix : « Eli, Eli, lamma sabacthani... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? »

Elle ressentait aussi, comme son divin Sauveur, l'horrible tour-ment de la soif... Cet état navrait de compassion... « Je boirais la mer, ajouta-t-elle une demi-heure avant de mourir, et je ne peux plus avaler une seule goutte d'eau... » Marie-Céline touchait au terme de son martyre… encore deux quarts d'heure et elle allait voir son Dieu : c'était surtout de Lui qu'elle avait soif... « J'ai soif de l'amour ! » pouvait-elle redire encore... « Courage ! courage Sœur Céline, lui dit une religieuse présente, bientôt vous allez voir Notre-Seigneur le Bien-Aimé de votre âme, Celui que vous appelez depuis si longtemps, souffrez bien tout pour son amour, pour son unique et pur amour... »

À trois heures moins le quart, Satan s'approcha une dernière fois ; Marie-Céline s'écria avec un mouvement de crainte : « J'ai peur ! » Notre Très Révérende Mère, qui la soutenait dans ses bras, lui dit : « Ayez confiance, mon enfant, Notre-Seigneur est si bon, offrez-lui bien toutes vos souffrances, bientôt elles seront finies et il ne restera plus qu'à jouir du bonheur qu'elles vous auront valu... » - « Courage et confiance, ajoutai-je. Le Ciel, le Ciel, Sœur Céline, sera la récompense de tous vos combats, de toutes vos souffrances, de toutes vos peines, ne laissez pas perdre le moindre des mérites. qui vous vaudront une récompense éternelle » ; puis, nous lui fîmes baiser le Crucifix... « Baisez-Le, ce Dieu amour, lui dit-on, vous l'aimez toujours beaucoup, n'est-ce pas ?... » - « Oui ! » répondit-elle, et dans ce baiser et dans ce oui d'amour, elle retrouva sa paix radieuse. Satan s'était enfui honteux et vaincu ; tout combat avait cessé pour la vierge de jésus, Marie allait venir la couronner.

Dix minutes avant de rendre le dernier soupir, Marie-Céline tourna ses regards du côté droit de son lit et, se mettant à sourire délicieusement, elle dit à celles qui l'entouraient : « Ne voyez-vous pas cette Dame qui est là ? Oh ! qu'elle est belle ! » Et trois fois de suite, comme en extase, elle répéta ces mêmes paroles : « Ne voyez-vous pas cette Dame qui est là ?... Oh ! qu'elle est belle !! » Et ses regards ravis demeuraient attachés sur la céleste vision. Tout à coup, elle s'écria : « J'entends des cloches qui sonnent... » ; puis, regardant en face d'elle, dans le fond de l'appartement, elle ajouta : « je vois beaucoup de petites filles vêtues de blanc... » C'était, sans doute, la procession de ceux qui suivent l'Agneau « vêtus de robes blanches, avec des palmes en leurs mains... » (3). Les anges et les vierges venaient à la suite de Marie chercher la fiancée du Christ…

Marie-Céline se redressa sur son oreiller, poussa quelques gémissements prolongés qui ressemblaient au roucoulement de la colombe, puis, baissant doucement la tête du côté droit, elle expira dans les bras entrelacés de ses Mères Abbesse et Maîtresse.

Ainsi mourut Marie-Céline de la Présentation à l'âge de dix-neuf ans et six jours. C'était le 30 mai, un dimanche, à trois heures du matin... En bas, sous les fenêtres de la cellule, était un parterre de lys en boutons. Un de ces lis superbes laissa épanouir sa première fleur en même temps que Marie-Céline refleurissait là-haut... À l'horizon, dans un ciel nuageux, une traînée de pourpre et d'or annonçait l'aurore et ressemblait au sillon lumineux qui conduit de la vallée des larmes aux collines de l'Éternité…

En face de ces premiers feux du matin, devant une fenêtre exposée au levant, Marie-Céline inanimée reposait entre nos bras… Jésus, Oriens, de son cœur, s'était levé devant elle dans tout l'éclat de sa divine Majesté... Elle avait trouvé Celui que chérissait son âme... elle avait fui avec son Sauveur et son Juge... et là-haut elle brillait comme une étincelle... Fulgebunt Justi et tanquam scintillœ in arundineto discurrent

Sortez de dessous le boisseau, ô feu ardent... Montez, douce lumière, montez sur le chandelier d'or... de votre clarté douce, bienfaisante et céleste, illuminez ce Cloître que vous avez quitté…. ô vous, qui avez vécu dans l'ombre, triomphez dans la splendeur… ô vous dont la terre n'était pas digne, régnez dans les Cieux... ô vierge, hier petite, souffreteuse et mourante sur la terre, aujourd'hui grande et vivante dans la béatitude, triomphez dans la terre des vivants... ô amante du Christ, couronnée sur la terre des épines de la mortification, soyez maintenant couronnée là-haut des fleurs de l'Immortalité... montez, montez du désert appuyée sur la croix qui ne vous a broyée dans l'exil que pour vous faire régner dans la Patrie... Vous avez vu Celui que vous avez servi et aimé... Ne nous oubliez pas auprès de Lui... parlez des servantes à leur Maître.. parlez de nos cœurs à son Cœur... parlez des vierges à leur Roi… parlez des Épouses à l'Époux... Séchez nos larmes et souvenez- vous de tous ceux qui, jusqu'au seuil de votre Éternité, vous disaient et redisaient sans cesse : « Priez pour nous... ne nous oubliez pas... »

  

Notes

 

(1). A. Gabard, aumônier de l'Ave Maria.

(2). Sœur Ange de la Vierge est la dévouée Sœur converse qui, pendant des mois, ne cessa de partager avec les Mères Abbesse et Maîtresse tous les soins donnés à la chère malade.

(3). Apocalypse, VII, 9.

 


 

 

Table des Matières de Fleur du Cloître

Chapitre 19e

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Fleur du Cloître - 17

Chapitre dix-septième

L'attente du Ciel

 

« Tant qu'il me restera un souffle de vie, je ne veux rien faire de répréhensible ». (Job).

 

 

Cependant, le beau Ciel de Jésus que Céline cherchait d'un regard d'amour et vers lequel se tendaient joyeusement ses bras, ne devait pas lui ouvrir alors ses portes éternelles... Dieu lui réservait encore sur la terre soixante-dix jours de luttes, de souffrances, et cette dernière phase est la plus belle de la vie de Marie-Céline. À partir de sa profession, ma Très Révérende Mère. et moi, nous nous constituâmes ses infirmières ; c'était pour nous un bonheur et un honneur de soigner et de servir cette chère privilégiée de Jésus... Celle-ci se confondait en excuses et sa reconnaissance et sa tendresse se manifestaient en toute occasion.

Presque constamment sous le regard de ses Supérieures, Marie-Céline leur était un sujet toujours nouveau et toujours grandissant de sainte édification.

Que ne pouvons-nous traduire tout ce qui éclata alors en elle de vertus splendides et tout ce qu'elle souffrit pour l'amour de son Jésus... En la laissant encore plus de deux mois sur la terre, Dieu voulait, sans doute, lui donner l'occasion de vivre en parfaite Professe, d'accomplir ses vœux et d'ajouter de nouveaux fleurons à sa couronne... Marie-Céline correspondit admirablement aux desseins de Dieu sur elle. L'idée du Ciel la préoccupait constamment, mais la pensée de sanctifier chaque minute des jours qu'il lui restait à vivre la préoccupait encore davantage.

Le lendemain même du jour où elle avait été administrée, elle demanda d'être tenue au courant des conférences du Noviciat et des avis particuliers qui y étaient journellement donnés aux novices-professes ; elle demandait ses petites permissions comme au temps de son postulat et de son Noviciat.Toute pénétrée des vœux qu'elle venait de faire, elle ne songeait qu'à les accomplir, sans inquiétude, sans scrupule, mais avec une perfection admirable. Sa charité croissait de plus en plus. La veille de l'Annonciation, elle me dit avec un calme délicieux : « Ma Mère, demain quand je recevrai le bon Dieu, laissez-moi lui demander de venir me chercher le samedi avant la semaine de Pâques, afin de ne pas empêcher la sainte Communauté de passer joyeusement les fêtes pascales... on s'accoutumerait à ma disparition pendant la Semaine Sainte et on serait consolé pour Pâques ». - « Vous croyez que nous nous consolerions si vite que cela ? » lui dis-je avec vivacité... Elle sourit affectueusement et j'ajoutai : « Il sera bien plus parfait de ne rien demander et d'attendre en paix l'accomplissement des desseins de Dieu sur vous ». Elle baissa la tête avec soumission et se résigna à reprendre vie ! C'était le plus grand sacrifice qu'on pût lui demander.

Le 25 mars, elle reçut la Sainte Communion de la main de notre Très Révérend Père Provincial qui remplaçait M. l'Aumônier. Après avoir communié la malade, sa Paternité voulut bien lui adresser quelques paroles dont les dernières furent celles-ci :

« Ma chère enfant, votre situation a une grande analogie avec l'état de notre Mère Sainte-Claire. Le bon Dieu venait la visiter de temps en temps sur son lit de douleurs. Ainsi en fait-il pour vous, ce divin Maître ! Redites à Jésus : Mon Dieu, je ne vous vois pas encore, mais je crois à votre sainte présence dans mon âme... Je vous adore, je vous aime de tout mon cœur. Faites que je meure pour votre amour, ô vous qui êtes mort pour l'amour de mon amour ».

Effectivement, pour l'amour de son Jésus, sa petite servante se mourait lentement. Elle écrivit quatre lignes à sa chère Sœur Marie de Saint-Germain ; sa main tremblante eut une peine inouïe à tracer ce mot d'adieu :


Ma sœur chérie,


« Je meurs sans regrets, et je te donne rendez-vous au Ciel. Le jour de ma mort sera le plus beau de ma vie. Là-haut, je ne t'oublierai pas. Je t'embrasse et à Dieu !


Ta petite sœur qui se meurt,

Céline ».

 

Marie de Saint-Germain répondit au petit billet si grand dans son laconisme par cette admirable lettre que nous citons tout entière malgré sa longueur :


J.M.J. - Privas, 2 avril 1897.


Ma bien-aimée sœur,


« C'est donc bien vrai que tu veux me quitter et sans regrets que tu m'as fait tes adieux.0 ma chérie, tu me laisses inconsolable ; quel vide pour mon coeur ! Mon Dieu, quel sacrifice me demandez-vous encore : une mère ! Un frère ! Ma sœur ! Quelle agonie ! Quel martyre ! Mais fiat ! Fiat ! Fiat ! Craindrai-je de te parler de la mort ? Non, puisque tu l'appelles de toutes les ardeurs de ton âme, de tout l'amour de ton cœur. Ce sera pour toi le plus beau des jours, me dis-tu, celui qui brisera les liens qui retiennent ton âme captive ici-bas ; je le conçois aisément et pourrait-il en être autrement ? Tu pars, mais ton âme est blanche et pure comme au jour de ton baptême, grâce à la sainte profession religieuse que tu as eu le bonheur de faire. Il me semble voir Jésus, ton nouvel époux, te tendre déjà les bras, te presser sur son cœur, ceindre ton front de la triple couronne de la virginité, de la pauvreté, de l'obéissance et te donner une place parmi les vierges. Ah ! Vraiment ton sort est véritablement digne d'envie et puisse mon heure dernière être douce et calme comme la tienne ; comme toi, puissé-je m'endormir et me reposer dans le sein de Dieu au milieu des prières et des pieuses exhortations d'une sainte et dévouée Mère ! Puisse le dernier battement de mon cœur être un battement d'amour et d'action de grâces !

Courage donc, courage, ma bien-aimée petite Céline, encore quelques instants de souffrance et puis bientôt un repos, un bonheur immuables en compagnie de notre bonne maman, de nos frères jouissant déjà bien sûr des fruits de leurs travaux. Oh ! Délicieuse entrevue ! Tu lui diras, à cette chère maman, de veiller sur nous, sur notre cher papa ; qu'il garde toujours sa foi pour aller à son tour les rejoindre. Ô ma chère Germaine, je t'en supplie, parle-lui de nos deux frères ; que je crains pour eux les entraînements du monde !! Parle-lui de nos petites sœurs, qu'elles imitent un jour ton exemple, je le désire vivement. Parle-lui, ma chère petite sœur, de tous nos parents, qu'ils soient tous des saints ! Et maintenant, je me recommande moi-même à toi ; tu sais ce qu'il me faut ; ne m'oublie pas, s'il te plaît. Sans doute, j'ai versé et je verse encore des larmes bien amères en pensant que tu vas me quitter, mais je te vois si bien préparée, si heureuse de sortir de ce monde, que je ne puis que bénir et remercier le Seigneur des faveurs qu'il t'a accordées depuis quelques mois et qu'Il t'accorde à cette heure.

Adieu, ma chérie, adieu, adieu, ou plutôt au revoir et bientôt, là-haut, en paradis pour ne nous séparer plus jamais.


Ta sœur qui t'embrasse mille fois,

Sœur Saint Germain ».


Citons encore la lettre que Marie de Saint-Germain écrivit à notre Très Révérende Mère Abbesse ; elle nous dira, une fois de plus, la tendresse avec laquelle la jeune religieuse de Saint-Joseph accueillait tout ce qui lui venait de l’Ave Maria et la parfaite résignation qui se mêlait à sa douleur :


J. M. J. - Privas, 3 avril 1897.


Ma très Révérende Mère Abbesse,


« Comme vous devinez bien ce qui peut me faire plaisir et donner à mon pauvre cœur du soulagement à sa peine !... Mais je suis confuse que vous, ma Très Révérende Mère, occupée et préoccupée par les soucis et les nombreuses affaires qu'entraîne le gouvernement d'un Monastère, daigniez cependant me donner vous-même de si longs et si précieux détails sur l'état de santé et les pieuses dispositions de ma chère petite sœur. Assurément, ma Très Révérende Mère, ils sont de nature à me consoler, à exciter ma reconnaissance envers Dieu, à m'engager à remplir fidèlement mes devoirs pour mériter que ma dernière heure soit, comme la sienne, bien paisible et bien sainte. Son bonheur de mourir tempère un peu mon chagrin et me fait espérer d'avoir bientôt au Ciel une protectrice de plus. Ne serais-je pas une ingrate de ne pas vouloir la sainte volonté de Dieu, alors que ce Dieu vient de se montrer si bon, si magnifique pour ma chère petite Céline ? Pauvre et chère enfant, je la pleurerai longtemps, longtemps je conserverai les précieux détails que vous me donnez à son sujet. Mais comment m'acquitter envers vous, ma Très Révérende Mère, envers votre saint Monastère, la bonne Mère Maîtresse qui affectionne aussi ma chère petite sœur ? J'en ai une preuve par vos détails sur le décor de sa chambre au jour de sa sainte profession religieuse. J'ai baisé avec amour, arrosé de mes larmes les deux feuilles de lierre et la pensée que, ma Révérende Mère, vous avez eu la délicate attention de m'envoyer ; oh ! Comme elles me disent bien la bonté de votre cœur, la tendresse de vos sentiments ! Merci, ma Révérende Mère, merci ! Quel précieux souvenir ! Ce devrait être assez, n'est-ce pas, ce semble, et cependant... mais je n'ose exprimer mon désir de peur d'être indiscrète… je serais bien heureuse de posséder son chapelet, ou quelque médaille, ou tout autre objet pieux ayant été à sa disposition. Ma demande ne manque-t-elle pas de délicatesse ? Dites-le moi, ma Très Révérende Mère. Pauvre et chère Germaine, quel vide tu laisses dans mon coeur !!!

Daignez agréer, ma Très Révérende Mère Abbesse, la bien religieuse affection et la profonde reconnaissance de


Votre bien petite et bien affligée,

Sœur Saint Germain ».


Lorsque je remis à Marie-Céline la lettre de sa sœur, l'héroïque enfant refusa d'abord de la lire : « Ma Mère, me dit-elle, nous sommes en plein carême, il n'est guère dans nos usages de recevoir de lettres en ce saint temps... permettez que je vous rende cette lettre sans la lire ; si je suis encore en vie à Pâques, vous voudrez bien me la remettre alors... » - « Mon enfant, lui dis-je, comme il pourrait bien se faire que vous soyez en Paradis à l'aurore pascale, il faut absolument que vous lisiez cette lettre, afin de prendre connaissance des recommandations que vous fait votre sœur. J'aurais trop de regrets de vous laisser partir sans que vous sachiez les grandes intentions qui vous sont recommandées... Faites un acte de soumission ». À ce mot de soumission, Marie-Céline ne fit plus aucune objection et elle m'écouta lire en entier la lettre émue de sa bien-aimée sœur. Par obéissance, elle fit plus encore, car elle accepta de dicter une lettre à l'adresse de son père et une à l'adresse de sa sœur. Nous pensions que l'un et l'autre seraient heureux d'avoir encore un mot de cette enfant chérie. Une sœur du Noviciat écrivit donc sous sa dictée deux touchantes lettres.

Citons les quelques lignes adressées à son père :

 

Bien cher papa,


« J'ai compris, d'après la lettre que tu as bien voulu m'écrire, que ma sœur Lucie t'avait tenu au courant de ma maladie. D'abord je l'avais fait prier de t'annoncer cette nouvelle, car je ne pouvais pas écrire et je ne le puis encore. Je suis de plus en plus malade et il n'y a plus d'espoir de guérison pour moi. je vais quitter la terre et m'en aller au Ciel. Tu penses bien que là-haut je ne t'oublierai pas. Que cette nouvelle ne t'afflige pas trop, cher Papa ; je pars bien joyeuse, entourée des mille soins de nos Révérendes Mères. Pour te donner une idée de leur bonté pour moi, que je t'en cite seulement deux traits : Malgré la saison peu avancée, le 5 avril, elles m'ont fait acheter des fraises à 35 centimes pièce, parce que j'avais témoigné le désir d'en manger. N'ayant pas la force de porter ma main à la bouche, mes deux Mères elles-mêmes me font manger comme leur petite enfant. Unis-toi à moi pour remercier le bon Dieu de m'avoir donné de si bonnes Mères.

Adieu, cher Papa, je t'embrasse de tout mon cœur en te recommandant de ne pas t'inquiéter à mon sujet. je te remercie des prières que tu fais pour moi. Veuille continuer, je t'en serai bien reconnaissante, et te les rendrai au Ciel.


Ta petite fille qui t'aime et qui quitte la terre sans regrets, ayant fait à Dieu le sacrifice de tout ce qu'elle avait de plus cher au monde... mais là-haut nous nous retrouverons... Adieu.

Sœur Céline ».


À sa sœur également, la chère malade raconta l'histoire des fraises à 35 centimes. Elle était navrée de penser qu'on avait fait pour elle « de si gros frais... »


Son pauvre estomac ne supportait presque plus de nourriture. « Que prendriez-vous volontiers ? » lui avais-je demandé un jour… - « Je n'ai envie que d'une chose, dit-elle, mais c'est inutile de le dire, car, en ce moment, vous ne pourriez me le donner ». - « Ayez au moins la simplicité de le dire », répondis-je ; elle m'avoua alors que, depuis deux mois, elle désirait manger deux ou trois fraises… Le lendemain même, notre T. R. Mère Abbesse demandait aux Sœurs tourières de chercher par toute la ville les primeurs désirées et ordonnait de les rapporter n'importe à quel prix. Marie-Céline fut extrêmement surprise lorsque, le soir, on lui présenta cinq grosses fraises dans un mignon panier... Elle ne savait comment exprimer sa reconnaissance et sa joie, mais une parole indiscrète ayant révélé le prix de ces fraises précoces, la pauvre Clarisse en fut profondément affligée et nous fit de doux reproches. « J'irai en Purgatoire pour ces fraises, dit-elle,... je ne les mangerai pas tranquillement ». - « Rassurez-vous, lui dis-je, car tout est dans l'ordre : vous avez fait un acte d'obéissance en disant que vous désiriez des fraises et vous en faites un autre en les consommant... le reste est l'affaire de notre bonne Mère Abbesse, qui est toute charité ». La Mère Abbesse présente ajouta que, dût-elle vendre les vases sacrés pour le soulagement des malades, elle le ferait sans scrupule. Marie-Céline fut rassurée, mais elle nous supplia de ne plus faire de telles dépenses. On peut dire qu'elle aimait la sainte Pauvreté avec passion.

Un jour qu'on l'avait transportée à la salle de Communauté pour lui procurer le bienfait d'un changement d'air, elle aperçut trois ou quatre lentilles par terre ; elle appela une jeune Sœur et lui dit : « Comment nos chères Sœurs converses laissent-elles perdre cela ? Oh ! Ramassez-le, s'il vous plaît, et portez-le à la cuisine ». Et elle ajouta : « Cela me rappelle les paroles de la première Abbesse des Capucines de Lorgues : « Si une Sœur tombe, disait-elle, et casse un grand vase plein d'huile, sans doute cela fait de la peine, car c'est une perte ; cependant cela m'afflige moins que si je vois gâter par négligence un grain de riz ou une lentille. Quand on a bien l'amour de la sainte Règle dans le cœur, on est attentif à ne pas blesser la sainte Pauvreté, comme on l'est à ne pas blesser la prunelle de l'œil ». Ainsi Marie-Céline mourante prêchait la sainte Pauvreté. Elle voulait mourir en pauvre, en vraie pauvre…

Un des premiers jours d'avril, ma T. R. Mère et moi, étant toutes deux assises près de son lit, elle demanda qu'on lui apportât la petite boîte qui renfermait sa correspondance, ses cahiers intimes qu'elle désirait voir jeter au feu et quelques images. Elle remit le tout entre les mains de sa Très Révérende Mère en lui disant : « Prenez tout, ma Révérende Mère, car je désire mourir en vraie pauvre et sans posséder quoi que ce soit ». Parmi les images renfermées dans sa petite cassette, elle en désigna deux choisies par elle depuis longtemps, pour les offrir à deux postulantes qui devaient revêtir le saint habit à la fin du mois. « Ma Très Révérende Mère, dit-elle, si j'étais déjà partie lorsque mes compagnes prendront l'habit, auriez-vous la bonté de leur remettre ces images de ma part ? » Nous le lui promîmes, les larmes aux yeux... Après qu'elle se fut ainsi dépouillée de ses derniers petits trésors intimes, elle joignit les mains et regarda le Ciel avec un angélique sourire... elle semblait dire à son Dieu : « Je n'ai plus rien sur la terre... j'attends la vie éternelle... » Oh ! Oui, c'était bien l'attente ; c'étaient aussi les derniers jours de combat avant l'éternelle victoire et Marie-Céline était alors, plus que jamais, un type magnifique des Enfants de l'Église militante... Crucifiée par la douleur, anéantie de faiblesse, mais forte de foi, d'espérance et d'amour, elle devait lutter à certaines heures contre les tentations et contre le démon lui-même...

Le monstre infernal n'avait pas reculé et il faisait sentir qu'il était là en face de Marie-Céline ; comme un chien à l'attache, il aboyait, il provoquait, mais, comme le dit saint Augustin, ne sachant mordre que celui qui veut bien être mordu (1), il ne put jamais qu'effrayer Marie-Céline ; il ne remporta jamais sur elle la plus petite victoire. Mais si, d'un côté, Satan rugissait, de l'autre Notre-Seigneur Jésus-Christ, se tenant près de sa vierge privilégiée, la soutenait et semblait lui redire : « Aie confiance, j'ai vaincu le monde : j'ai brisé malgré lui le sceptre du démon et l'ai affranchi de sa tyrannie » (2).

Cependant, quelque brisé que fût le sceptre diabolique, parfois il effraya notre chère enfant. Un jour, qu'elle était sous le coup d'une de ces grandes frayeurs provoquées par l'enfer en furie, elle me pria de rester seule avec elle après la petite récréation que le Noviciat était venu faire à l'infirmerie. « Ma Mère, me dit-elle, j'ai peur ! Vous voyez ma faiblesse actuelle..., que sera-ce au moment de la mort... et alors quelle force aurai-je pour repousser les démons qui reviendront sans doute plus nombreux et plus puissants que maintenant ?… » et en disant cela, Marie-Céline pleura et entra dans une angoisse terrible... Elle était étendue près du feu dans sa chaise longue... je m'agenouillai à ses côtés pour être plus près de son cœur effaré... et, posant ma main sur son front brûlant, je lui dis : « Ma petite Sœur, oui, vous êtes bien faible, mais croyez-vous que si quelqu'un tentait de vous précipiter dans le feu, ou si vous y tombiez de vous-même, j'assisterais froidement à cette scène, sans vous secourir, les bras croisés ?… » - « Oh ! Non, Mère, s'écria-t-elle, vous viendriez à mon secours... » - « Vous êtes donc bien persuadée que je vous aime. » - « Oh ! Oui, dit-elle, en me souriant à travers ses larmes... » - « Eh bien ! Mon enfant, qu'est-ce que ma tendresse, si grande soit-elle pour vous, en comparaison de l'amour maternel de la Très Sainte Vierge pour nos âmes ? Qu'est mon faible pouvoir à côté de sa puissance ?... Ayez donc confiance en Marie... non seulement elle peut vous secourir, mais elle le veut... Les démons fuiront devant elle et, abritée sous son manteau d'azur, vous vaincrez l'enfer, car, nous le disons tous les jours : Marie est terrible à Satan comme une armée rangée en bataille ! » Cette pensée de Marie, auxiliatrice des chrétiens, rendit à Marie-Céline sa paix habituelle, mais, pour l'aider à vaincre plus sûrement l'esprit de ténèbres, je l'engageai à raconter au R. Père Thadée, le plus tôt possible, et les hardiesses du démon et le trouble accidentel de son âge.

L'expérience nous a prouvé que rien n'exaspérait davantage le monstre infernal que de révéler ses étranges fureurs : le dénoncer au Prêtre, c'est à moitié le vaincre…

La veille de la fête du Précieux sang, notre chère enfant connut la tristesse de Gethsémani et son âme eut comme un frémissement de mystérieuse douleur. Tandis que j'étais seule avec elle, se laissant aller à un de ces entretiens intimes qui lui étaient si fréquents avec sa Maîtresse, elle me dit : « Ma Mère, qu'il m'est triste de penser à quitter mes Mères et mes Sœurs... La peine m'étouffe... je voudrais pleurer... je ne puis... Je n'avais jamais connu le bonheur sur la terre sinon depuis mon entrée ici et combien j'en aurai peu joui !... Ô ma Mère, croyez-vous que je n'ai pas mal au cœur de vous quitter toutes... » Je consolai la tristesse de mon enfant chérie et je profitai de ce moment pour lui faire formuler à nouveau un acte de parfait acquiescement à la Volonté divine... Je lui fis faire le sacrifice de ces années de bonheur qu'elle avait rêvées au sein d'une famille qui était devenue si réellement la sienne... « Mettez ce sacrifice au pied de votre Crucifix, lui dis-je, et au moment de votre départ de ce monde, Jésus se souviendra de ce que vous avez déposé aujourd'hui d'amertume sur ses pieds adorables ! » La chère malade fit tout ce que je lui dis avec un sourire céleste, mais je sentais de la douleur plein son âme... et je compris ce que son fiât dut être méritoire aux yeux de Celui qui pèse les larmes et compte les soupirs…

Peu après, Sœur Céline me dit : « Ma Mère, j’irai au Purgatoire, car, depuis ma profession, j'ai dû faire des péchés véniels. D'ailleurs, des saints, de grands saints, ont passé par le Purgatoire, et moi qui ne suis pas une sainte, je dois y aller ». Je l'engageai à se jeter dans le sein de la Miséricorde divine, et à s'en remettre au Dieu bon, qui lui tiendrait compte de ses sacrifices et de tant de secours d'indulgences qui lui seraient prodigués... Après quelques moments d'entretien, elle était rassérénée. Le nuage avait fui de ce front si calme..., mais je restai longtemps près de la petite victime de l'amour, et je lui parlai du Sacré-Cœur : « Dans votre Communion de demain, lui dis-je, convenez bien avec Notre-Seigneur que vous voulez rendre dans son aimable Cœur le dernier soupir de votre vie... »

Le lendemain, M. l'Aumônier apportait à Marie-Céline le Pain de vie, le Froment des Élus ; avant de la communier, il voulut bien lui adresser les paroles suivantes, qui correspondaient si bien à l'état actuel de son âme, car Jésus lui était vraiment un Époux de vrai choix !!

« Ma chère enfant, nous lisons aujourd'hui dans le saint Bréviaire une parole bien touchante : Christus dilexit nos. Le Christ nous a aimés et il nous a lavés dans son sang. Unissez-vous de cœur à cette fête du Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ que l'Église célèbre aujourd'hui. C'est ce même Sang divin que je vous apporte, car dans la sainte Hostie, il n'y a pas seulement le Sacré Corps de Jésus, mais il y a aussi son Sang Précieux, le même qui a coulé sur le Calvaire et qui coule à chaque instant sur des milliers d'autels. Eh bien ! recevez-Le avec bonheur. Pressez cette grappe adorable, ce Raisin divin, de vos lèvres ferventes, de vos lèvres aimantes. Il rafraîchira votre âme, tout votre être en sera empourpré, votre cœur et votre âme seront purifiés… »

Nous l'avons déjà dit, en approchant de l'angélique enfant, on ressentait des impressions du Paradis et personne n'échappait à ces commotions célestes. De retour chez lui, M. l'Aumônier prenait la plume et écrivait à notre Très Révérende Mère l'impression étrange qu'il avait ressentie en communiant Sœur Céline... Comme nous, en s'approchant d'elle, son âme avait senti le contact de la sainteté ; ainsi le disent les lignes suivantes :


Ma très Révérende Mère,


« Je reviens tout ému de ma mission de charité, de ce que je serais tenté d'appeler ma visitation au Monastère, puisque j'y portais Jésus, dans le ciboire d'argent, comme Marie, vivant ciboire, le portait dans son chaste sein quand elle visita sa cousine Élisabeth.

Il me semble que je descends du Thabor. J'ai ressenti une vive émotion lorsque j'ai franchi le seuil de votre béni Monastère, ce seuil devenu, en quelque sorte, sacré par vos vœux éternels de clôture, - hortus conclusus, - lorsque j'ai vu s'avancer devant Jésus, pour lui faire escorte, ces saintes cloîtrées, j'allais dire ces saintes ombres, portant un cierge à la main, le visage voilé, les pieds nus et murmurant la triste, mais si consolante psalmodie du Miserere.

Mon émotion s'est accrue lorsque j'ai vu notre pauvre malade angéliquement étendue sur sa pauvre couchette, in lectulo, les yeux baissés, dans l'attente du Bien-Aimé, les mains jointes dans l'attitude de l'adoration et de la prière. Avec quel saint respect elle écoutait, malgré sa souffrance, les pieuses exhortations que Jésus m'inspirait. Avec quelle sainte avidité elle a reçu le Dieu qui console et qui fortifie !

Cette pensée m'obsédait, me hantait l'esprit : Je fais communier une sainte.

Je le répète, ma Révérende Mère, il me semble que je descends du Thabor.

En franchissant de nouveau, pour sortir, ce seuil inviolable à tous, sinon à Jésus et à celui qui le porte, je me répétais avec délices comme saint Étienne : J'ai vu un coin du ciel - video cœlos apertos. Beatus homo cui cœli patebant. - Heureux suis-je d'avoir été témoin d'un si beau spectacle ! Hortus conclusus.


A. Gabard,

Aumônier ».

 

M. l'Aumônier ne se trompait pas, le Monastère était vraiment devenu un coin du Ciel. Si Marie-Céline avait parfois ses heures de Gethsémani et ses heures en croix, si elle avait ses luttes avec la tentation et avec l'enfer, elle avait aussi de merveilleuses consolations.

Un jour, qu'étant un peu mieux, elle avait demandé d'être transportée à la salle de Communauté pour y entendre la lecture spirituelle, elle y fut enivrée de parfums célestes qui réjouirent extrêmement son âme. On lisait le récit de la sépulture de Philippa de Gueldre ; lorsque la lectrice lut ces lignes : « Une chose advint, digne de grande admiration, c'est que la fosse et le cercueil où elle fut mise jetèrent une odeur si grande, si douce et si suave qu'il n'y a senteur de rose ou de violette qui soit à comparer à cela », Marie-Céline, étendue sur sa chaise longue, sentit pendant quelques instants une suave odeur de violette, comme si elle eût tenu entre les mains un énorme bouquet de violettes très parfumées. Ne sachant d'où venait ce parfum, elle crut que quelque religieuse tenait un bouquet de ces fleurs odoriférantes. Elle jeta sur la Communauté réunie un regard discret ; elle vit que tout le monde travaillait et qu'il n'y avait pas de violettes dans la salle. Alors elle se dit en elle-même, avec une admirable simplicité : « Mais on vient de parler de parfums de violettes dans la vie de Philippa, c'est sans doute ce parfum que je sens... » Le soir, elle me raconta cela avec une candeur digne du prodige !

Ce n'était là que la première exhalation de ces mystérieux parfums que le Ciel allait répandre avec tant de prodigalité sur le Monastère de l'Ave Maria. Même au loin, la Fleur du Cloître exhalait une céleste senteur. Citons-en ici un délicieux exemple :

Le mercredi Saint, 14 avril, on déposa dans le tour un magnifique bouquet de roses blanches et de fleurs d'orangers pour l'autel de l'infirmerie. Je le portai à Marie-Céline qui aimait beaucoup les fleurs et qui admira cette gerbe fleurie. Une branche de fleurs d'orangers superbe attira surtout notre attention. La détachant du bouquet, je lui dis : « Voudriez-vous envoyer cette branche fleurie à votre jeune bienfaitrice Marguerite qui aime tant les fleurs ? » - « De tout cœur, répondit-elle, si vous croyez que cela lui soit agréable ». Aussitôt, je fus demander à notre Très Révérende Mère la permission d'emballer la précieuse branche, et, à neuf heures du matin, dans leur emballage de mousse et d'herbes, les fleurs d'orangers étaient jetées à la poste et partaient pour Paris ; le petit paquet odorant portait l'indication suivante : « Envoi de Sœur Marie-Céline de la Présentation ». Je ne me doutais pas de quelle manière mystérieuse il avait été annoncé, trois ou quatre jours avant, aux chères destinataires. Grande fut mon émotion en recevant le Samedi Saint les lignes suivantes, écrites par une chrétienne de vertu et de sainteté non communes dont le témoignage nous est précieux entre tous :


Paris, jeudi Saint, 15 avril 1897.


Ma très chère sœur et Mère,


« En rentrant tout à l'heure de la grand'messe de communion générale à la paroisse, nous avons trouvé le paquet adressé par Sœur Céline à Marguerite.

Ces fleurs délicieuses ont fait un grand plaisir à Ghitte, qui a une vraie passion pour les fleurs ; mais nous nous sommes demandé de suite d'où elles venaient ? Étaient-elles pour orner un reposoir dans la chambre de notre petite malade ? Irait-elle plus mal ?…

En tout cas, j'ai été moi-même bien émue. Figurez-vous qu'il y a quelques jours, vers 3 heures du matin, je me réveille tout à coup en pensant à petite Céline. Rien d'étonnant à cela. Mais en même temps une odeur délicieuse de fleurs d'orangers m'entourait de toute part. Étonnée, je me retourne pour frotter une allumette et mes vêtements semblaient imprégnés de ce même parfum. Or, tout à l'heure, en respirant la jolie branche de fleurs d'orangers contenue dans la boîte, je n'ai pu dominer mon émotion. je veux espérer encore que nous arriverons à Bordeaux avant la fin de cette chère petite enfant… »

Quelque deux mois après la mort de Marie-Céline, la même personne sentait encore le merveilleux parfum et voici dans quelle circonstance. Se résignant un jour à accepter la Volonté de Dieu quelle qu'elle soit, dans une affaire de grande importance qui allait se résoudre et pour l'heureux succès de laquelle on avait ardemment prié la chère Envolée, le mystérieux parfum d'orangers se répandit délicieusement dans l'appartement de Mme N. Peu après elle apprenait l'heureuse conclusion de la grave affaire tant recommandée à Marie-Céline. Oh ! Oui, cette fleur de l'Ave Maria était bien une fleur céleste, et célestes aussi sont les parfums dont elle continue à nous embaumer…

Mais avant de s'épanouir dans l'Éternité, Marie-Céline ici-bas continuait à être un lis sur le Calvaire. La semaine Sainte fut terrible pour elle en douleurs, et nous étions persuadées qu'elle ne la finirait pas sur la terre. Céline le pensait aussi, mais demeurait d'un calme admirable. « J'attends, disait-elle, la Volonté de Dieu ; quand Il viendra me chercher, je partirai ! » Un rayon de cette paix céleste semble illuminer la petite lettre qu'elle dicta vers cette époque à l'adresse de « sa chère Marguerite », jeune fille de dix-huit ans et bienfaitrice de notre chère malade.

 

Dieu seul ! - Sainte Claire de l'Ave-Maria de Bordeaux-Talence.


« Qu'y a-t-il sur la terre, qu'y a-t-il dans le Ciel que je puisse désirer, si ce n'est vous, ô mon Dieu ! »


Ma chère Marguerite,


« Je serais vraiment désolée de partir pour le Ciel sans avoir répondu à votre aimable lettre. je vous remercie de tout cœur des ferventes prières que vous voulez bien faire pour moi chaque jour, ainsi que de votre si affectueux souvenir. Je désire avec ardeur d'aller au Ciel, et je vous promets de faire là-haut toutes vos commissions sans en oublier aucune.

Vous voudrez bien remercier de ma part Mme votre Mère de la bonté qu'elle a eue d'envoyer pour moi un gracieux mandat. Il est employé à m'acheter des huîtres et des oranges. Sans doute, ces douceurs ne conviennent guère à une pauvre Clarisse, mais nos Révérendes Mères sont si bonnes qu'elles ne me laissent manquer de rien. Elles sont toujours auprès de moi et me prodiguent tous les soins que sait leur inspirer leur tendresse vraiment maternelle. Je les aime, de mon côté, comme on peut aimer de si bonnes Mères. Je ne puis vous écrire moi-même ma petite lettre, parce que ma main tremble et que je ne puis tenir la plume, mais j'ai pour secrétaire Sœur N., qui vous aime beaucoup et qui ne fait qu'un avec moi. Nous sommes les deux mineures du Monastère et il n'y a entre nous deux qu'une différence : c'est que je suis toute blanche et que ma compagne est toute rose.

J'ai été bien heureuse d'apprendre que vous allez venir au Monastère le mardi de Pâques. Cette nouvelle m'a fait revivre. J'espère que si je ne m'en vais pas au Ciel d'ici-là, je me ferai porter jusqu'en bas pour avoir le plaisir de vous voir, car je ne pourrais penser que vous êtes ici sans aller à vous. Si, toutefois, j'étais déjà partie, je vous dirais bonjour du haut du Ciel.


Adieu, chère Marguerite, je vous embrasse bien affectueusement.


Votre petite sœur,

Céline ».


Marie-Céline ne fut pas chanter au Ciel l'Alléluia pascal... il sembla, au contraire, que Dieu lui donna un renouveau de vie… À partir du Vendredi Saint, à trois heures, un certain mieux se manifesta. Elle demanda un peu de nourriture et, pendant quelques jours, un léger espoir nous vint de conserver encore quelques mois au moins cette angélique petite Sœur... Cette lueur d'espérance ajouta aux allégresses alléluiatiques, et tous les amis de la maison se réjouirent avec nous de ce qu'on n'osait appeler une petite résurrection, mais de ce qu'on espérait être une timide amélioration.

Grande fut la joie de nos amies de Paris lorsqu'en arrivant au Monastère, la mardi de Pâques, elles apprirent que Marie-Céline pourrait supporter d'être transportée à la grille du chœur où la sainte Règle les autorisait à la voir. Appartenant aux rangs de la société parisienne la plus distinguée, Mme N..., la fervente chrétienne dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, s'était attachée par des liens d'une tendresse toute surnaturelle à la petite fleur des champs de la Dordogne, elle l'aimait en mère, la comblait en bienfaitrice, et sa fille Marguerite disait aimablement avoir en Marie-Céline une petite sœur d'adoption. Bien touchante fut l'entrevue à la grille ; à travers les noirs barreaux de fer, Mme et Mlle N. crurent voir passer une vision angélique, et, comme tous ceux qui approchaient Marie-Céline, elles subirent le charme de sa sainteté. Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre qu'en citant les deux lettres que nous écrivirent la mère et la fille, quelques semaines après la mort de notre chère enfant. Elles résument délicieusement les sentiments de leur cœur en l'émouvante entrevue du 20 avril :


Paris, 2 juillet 1897.


Ma S.. très aimée,


« Vous me demandez mes impressions sur notre chère petite disparue... Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… Je serais tentée de donner tort au poète ; je sens au fond de mon cœur une affection profonde pour cette enfant à peine aperçue, mais il me semble presque impossible de traduire l'impression qu'elle m'a faite. Je me reporte avec bonheur à cette inoubliable date du 20 avril ; je revois par la pensée le Cloître ensoleillé, ma Révérende Mère Abbesse debout à la grille, et à ma droite ma Sœur chérie ; puis, tout à coup la porte s'ouvre et Sœur Marguerite s'avance portant son béni fardeau. Oh ! Quel moment que celui où notre petite amie, soulevée à la hauteur de la grille, tourna vers nous sa figure angélique. On lisait clairement sur ce visage d'enfant les souffrances terribles qui la minaient depuis quelques mois ; en même temps, la joie de nous voir, la fatigue peut-être aussi avaient mis une teinte rosée sur ses joues amaigries. Elle était si jolie ainsi, si attachante. Il me semble encore l'entendre répondre à nos questions émues par quelques mots que la toux interrompait trop vite, hélas ! Vous souvenez-vous de ce geste charmant par lequel elle nous montra comment elle aimait et caressait sa Mère ?... Ses petits bras amaigris se nouèrent à votre cou, son cœur semblait s'élancer vers le vôtre.

Je lui demandai de vouloir bien baiser les médailles de mon chapelet... elle en fit glisser les grains dans ses doigts effilés et les baisa toutes, puis elle me le repassa. Je saisis ce moment pour baiser à mon tour le bout de la petite main qui dépassait le barreau de la grille ; elle ne s'attendait pas à cela et sa confusion surprise dévoila la profonde humilité de cette âme d'élite.

Nous lui parlâmes de sa profession, de cette belle cérémonie. - « Vous êtes bien heureuse ? » Lui dis-je. - « Oh ! oui, Madame », répondit-elle avec une expression saisissante. - « Ma chère Sœur, vous parlerez de nous au bon Dieu lorsque vous serez auprès de Lui... » - « Oh ! oui, Madame ».

Cette parole résonne délicieusement à mon coeur ; j'y puise une grande force dans les luttes sans cesse renaissantes de cette vallée de larmes.

Je fus très touchée le lendemain lorsque, venant nous faire ses adieux définitifs, hélas ! Elle nous remercia en termes si émus de quelques gâteries insignifiantes que nous lui avions apportées. Il semblait à l'entendre que nous l'avions comblée ! Pauvre enfant, quand je pense que, quelques semaines plus tard, elle entrait dans l'Éternité ! Mais pourquoi la plaindre, quand le bon Dieu lui a donné la meilleure part ?

Elle a tenu ses promesses, notre chère sainte petite Clarisse, et, depuis le 30 mai, elle nous a prouvé qu'elle parlait de nous à son divin Époux et l'invoquait pour ses amis.

Rappellerai-je ici cette grâce précieuse que vous connaissez, obtenue huit jours après sa mort ; puis cette cause à laquelle elle s'était tant intéressée gagnée contre toute espérance, alors que le succès était presque impossible, et enfin cette dernière faveur... obtenue malgré les difficultés qui semblaient surgir à mesure que nous la demandions ?... Ce que nous pouvons affirmer, c'est que toute affaire confiée à Sœur Céline a été heureusement conduite et qu'elle a obtenu tout ce que nous lui demandions.

Puissions-nous à notre tour marcher à sa suite et servir notre divin Maître de tout notre cœur, de tout notre esprit, de toutes nos forces et arriver au beau jour où, prosternées devant son trône, nous l'adorerons en vérité dans la compagnie de ses saints !... C'est alors que, retrouvant notre douce amie, nous pourrons lui exprimer la reconnaissance qui déborde de notre cœur.

Je voudrais, ma chère S..., pouvoir mieux vous exprimer ce que j'éprouve en pensant à votre enfant ; mais ma plume est impuissante et ne peut que répéter que nous aimons notre Célinette de plus en plus. A mon retour de voyage, repassant dans mon âme les impressions de ces jours de bénédiction, et me rappelant ce que vous m'avez dit de la perfection avec laquelle Sœur Céline accomplissait chacune des actions de la journée, je me suis sentie poussée, je dirais presque forcée à vivre plus saintement, à me combattre avec plus d'énergie ; et, prenant Sœur Céline à témoin de ma résolution, je fis graver sur un anneau que je porte toujours, ces deux mots : « Toujours mieux », et chaque fois que ma bague frappe mes yeux, j'entends Sœur Céline me disant : « Allons, fais mieux ! » et j'essaie... »

À ces lignes émues et émouvantes ajoutons la lettre de Marguerite. La fille pense comme la pieuse mère et le dernier baiser de Marie-Céline demeura, on le devine, un des plus beaux souvenirs de sa vie.


Ma très chère Mère,


« Je ne veux pas attendre plus longtemps pour satisfaire le désir de mon cœur qui a besoin de vous exprimer à nouveau ce qu'il ressent pour celle de vos filles que vous aimiez tant et que le bon Dieu a rappelée auprès de Lui.

En face d'un pareil sujet. je sens toute mon impuissance, et ne sais vraiment comment rendre la profonde et ineffaçable impression que m'a causée Céline lorsque je la vis pour la première fois.

Je me souviens si bien de ce mardi de Pâques passé en partie à l’Ave Maria ! De ce jour béni où j'eus le bonheur de vous voir ! Il me semble être encore à la grille du chœur, je vous vois, debout à côté de mère et, juste devant moi, soutenue par Sœur Marguerite, je vois la petite amie de mon cœur, notre Célinette tant regrettée.

Je ne saurais rendre exactement le sentiment que j'éprouvai, lorsque je vis la porte s'ouvrir devant Sœur Marguerite portant son précieux fardeau ; quelle délicieuse créature que cette petite Clarisse amenée mourante devant nous ! Tout en elle révélait un être céleste ; je m'oubliais à la regarder, mes yeux ne pouvaient se détacher de ce charmant visage d'enfant, et l'impression qu'elle m'a causée était telle, qu'en quittant la chapelle, mon premier mot fut de dire à mère : « Ne trouves-tu pas que Céline ressemble à un ange ? »

Chère petite Céline ! son souvenir me poursuit nuit et jour ; je crois toujours entendre sa voix émue remerciant mère du peu que nous faisions pour elle, je la vois vous entourant de ses pauvres bras amaigris et vous caressant avec amour ; et quand vous lui dites : « Lorsque vous serez au Ciel, vous demanderez du bonheur, rien que du bonheur pour ma Marguerite, » je crois encore l'entendre répondre : « Oh ! Oui ! Oh ! Oui ! »

Puis, je la vois encore, baisant mon chapelet et mes médailles dont le poids faisait trembler sa petite main décharnée, et nous envoyant un baiser accompagné d'un charmant sourire.

Les moindres gestes de notre petite amie, que je n'eus le bonheur de connaître que pour sentir plus vivement le chagrin que nous cause sa mort, ses moindres paroles sont gravées dans ma mémoire ; j'aime souvent à fermer les yeux et à me transporter par la pensée dans la chapelle de Talence où je la vis quelques instants ; et, si j'étais peintre, je ferais un beau tableau, la représentant dans les bras de Sœur Marguerite, sa petite tête penchée sur son épaule, un doux sourire errant sur ses lèvres, et nous envoyant d'un geste gracieux, en suprême adieu, un dernier baiser !

Voilà un sujet que je soumets au talent de N..., et maintenant je vous quitte, en vous embrassant du plus profond de mon cœur.


Votre petite

Ghitte ».

 

Notes

 

(1). « Latrare potest, sollicitare potest, mordere omnino non potest nisi volentem ». (Aug., lig. 20 de Civit., c. VIII).

(2). Joan., XVI, 33.

 


 

 

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Chapitre 18e

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Fleur du Cloître - 16

Chapitre seizième

Les saints vœux

 

Il a imprimé sa marque sur mon visage,

afin que je n'admette pas d'autre amant que Lui...

Et il m'a toute parée. (Sainte Agnès, Vierge et Martyre).

 


Dans le courant de mars, le mal cruel qui minait la douce patiente parut accélérer sa marche... Céline le comprit et elle s'en réjouit : faire ses vœux et aller au ciel, voilà ce qu'elle ne croyait pouvoir payer trop cher... Aussi, que lui importait une aggravation de souffrances ? elle en attendait un redoublement de bonheur... Prévoyant que, bientôt, elle aurait l'immense joie de prononcer ses vœux, elle s'y prépara par quelques jours de retraite, afin de ne pas être surprise quand le moment serait venu de se lier à la croix et de s'y fixer par les vœux de religion. Elle fit donc une petite retraite préparatoire... et son âme en fut dans la jubilation. Pour lui éviter toute fatigue, je restais avec la chère retraitante, je lui lisais les sujets d'oraison et je les lui commentais d'une manière qui était en rapport avec sa situation in extremis.

Combien j'étais émue moi-même de préparer à la Profession religieuse, et presque sur le seuil de l'Éternité, cette âme si pure et si belle !…

Le samedi, 20 mars, avait été particulièrement pour Marie-Céline une journée bénie ; elle avait été comblée de grâces spirituelles et, ressaisie par des désirs d'immortalité impossibles à comprimer, elle avait souhaité avec tant d'ardeur la venue de l'Époux sacré dans les joies de la Profession, que cet Époux divin l'admit dès le lendemain au baiser des Saints Vœux.

À minuit, elle fut prise d'une faiblesse telle que nous la crûmes sur le point d'expirer ; cependant, cette syncope dura peu, mais ce qui nous alarma beaucoup, ce fut l'enflure subite des pieds. Or, le docteur nous avait prévenues que lorsque cette enflure paraîtrait, elle pourrait être un des symptômes de fin prochaine.

Vers une heure du matin, je demandai aux Sœurs qui m'entouraient, de me laisser seule avec la malade et, toutes s'étant retirées, j'annonçai à Marie-Céline qu'elle serait administrée dans la journée. Sa joie éclata !! M'attirant à elle, elle m'embrassa tendrement, puis elle s'écria : « Ô ma chère Mère, que je vous remercie !! Quelle bonne nouvelle vous apportez à mon âme... » Et elle répétait lentement : « Je vais être administrée… ! Je vais faire mes vœux… Je vais mourir... quel bonheur ! »

Et, comme dans une sorte de ravissement, elle exultait en l'amour de ce Dieu vivant qui l'attendait au rivage de l'Éternité... « Le Ciel ! Le Ciel ! » disait-elle en élevant bien haut ses bras défaillants… son visage était radieux... son sourire céleste…

J'avais sous les yeux la réalisation magnifique de ce que la Communauté chantait au chœur à l'office des Laudes :

« Deus, Deus meus, ad te de luce vigilo » (1). Dieu, mon Dieu, vers vous je veille dès l'aurore. Mon âme a soif de vous ; ma chair aussi en combien de manières ! Dans une terre déserte et sans chemin, et sans eau, comme dans votre sanctuaire, je me suis présenté à vous, pour contempler votre puissance et votre gloire. Parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, mes lèvres vous loueront. Oui, je vous bénirai pendant ma vie, et, en votre nom, j'élèverai mes mains. Si je me suis souvenu de vous sur ma couche, dès le matin je méditerai vers vous, parce que vous avez été mon secours. Et je serai transporté de joie à l'ombre de vos ailes ; mon âme s'est attachée à vous, votre droite m'a soutenu…

Ainsi chantait le chœur dans le silence de cette première nuit de printemps... et ainsi chantait Marie-Céline à cette première aurore du 21 mars... Une force extraordinaire me soutenait moi-même et, malgré les flots de douleur qui envahissaient mon âme près de ce lit de souffrances, j'avais encore le courage de répondre aux sourires et aux transports de mon enfant bien-aimée par des hymnes d'allégresse et des chants de triomphe. Il me semblait que ce n'était plus une créature que j'assistais, mais un ange... et, la voyant si près d'ouvrir ses ailes, je lui dis : « Que vous êtes heureuse d'avoir la certitude de mourir bientôt !... Moi aussi je voudrais aller au Ciel et quitter la terre... » Elle me prit les mains et me dit avec calme : « Non, ma Mère, il faut que je parte et que vous restiez ». Nous causâmes longtemps du bonheur de mourir et couvrant le Crucifix de nos baisers, nous lui offrîmes les sacrifices de la séparation.

À deux heures, une Sœur converse entra dans l'infirmerie… Frappée de l'air joyeux de la malade, elle s'arrêta à la contempler au pied de son lit... « Vous ne savez pas la cause de mon grand bonheur ? lui dit Marie-Céline... Aidez-moi à remercier le bon Dieu : je vais être administrée » ; puis se retournant vers moi elle dit encore : « Comment vous remercier de m'apporter de si bonnes nouvelles... Oh ! que je suis heureuse ! »

Le reste de la nuit se passa dans des sentiments d'actions de grâces ininterrompues. Le cœur en haut, la chère novice se préparait à la venue de l'Époux sacré... « Aujourd'hui je serai professe », répétait-elle de temps en temps, puis elle retombait dans le silence de sa préparation intérieure aux grands actes qui allaient s'accomplir pour elle dans cette inoubliable journée du dimanche 21 mars. Malgré le brisement de nos cœurs, il fallait entrer dans les vues de notre chère enfant et faire de ce jour son plus beau jour de fête. Les Sœurs du Noviciat tressèrent des guirlandes et préparèrent des chants. Notre Très Révérende Mère Abbesse voulut que rien ne manquât à la solennité de telles fiançailles et, par son ordre, l'infirmerie fut transformée en salle de fleurs et de verdure. N'allait-elle pas devenir la salle des noces divines et le vestibule du Ciel ?… Marie-Céline assistait souriante à tous ces préparatifs. Notre Très Révérende Mère et moi ne la quittions pas, et tout en surveillant la décoration de ce sanctuaire de joie et de douleur, nous demeurions attentives à tous les sons de céleste amour que rendait cette âme virginale si pure et si belle.

À midi, l'aspect de l'infirmerie était délicieux ; des guirlandes de verdure semée de roses blanches couvraient les murs blancs et, se réunissant à la statue de Notre-Dame de Lourdes, elles formaient comme un dôme au-dessus du lit de la malade placé au milieu de l'appartement, aux pieds de l'Immaculée. En face de la porte, s'élevait un autel garni de draperies blanches et tout émaillé des premières fleurs du printemps ; la statue de l'Enfant Jésus de Prague le dominait : aux pieds du divin Enfant se trouvaient le voile noir, le Crucifix et l'anneau destinés à la nouvelle professe…

Comme on n'avait pas eu le temps de se procurer Crucifix et anneau neufs, j'eus le bonheur d'offrir à ma chère novice mon Crucifix et mon anneau de Profession ; ils me sont aujourd'hui deux joyaux doublement chers... Les yeux de la malade brillaient d'une flamme surnaturelle en contemplant ces objets précieux dont elle allait être parée dans quelques heures... Elle était ravie de ce que notre Très Révérende Mère et moi lui disions du symbolisme de l'anneau, du Crucifix et du voile noir... elle les baisait avec amour. Toutes les religieuses vinrent lui faire une petite visite vers midi et demi… Beaucoup ne pouvaient retenir leurs larmes. « Je vous en prie, mes chères Sœurs, leur dit Céline avec un gracieux sourire, ne pleurez pas, vous troubleriez ma joie... » puis, s'adressant à moi qui rassemblais toutes mes énergies pour ne pas laisser déborder le flot de mes larmes : « Ma Mère, il faut que personne ne pleure, mais qu'on chante et qu'on prie pour que je meure vite ; le plus tôt sera le mieux. Au Ciel j'aimerai davantage le bon Dieu ». - « Vous ne nous oublierez pas là-haut, lui dis-je ! » Elle me regarda d'un air de doux reproche : « Vous oublier… ?? ce serait impossible, répondit-elle, non, je n'oublierai personne... » Voulant envoyer un mot de sa part aux religieuses de Nazareth, je me penchais vers elle et je lui dis : « Que faut-il faire dire aux Sœurs de Marie-Joseph ? » Elle se recueillit un instant, puis elle répondit simplement : « Que je meurs, et que je prie pour elles ! »

Une novice s'approcha de son lit et lui dit : « Vous n'avez jamais eu l'air si heureux qu'aujourd'hui... » elle lui répondit en montrant le ciel, puis elle s'écria : « Le ciel ! Le ciel ! Quel bonheur ! Faire mes vœux et partir !… » Cependant, l'heure solennelle de l'administration et de la profession approchait... M. l'aumônier se trouvant absent de Bordeaux depuis la veille, le Révérend Père Thadée, confesseur de la Communauté, devait le remplacer ; le Révérend Père ayant été délégué par son Éminence le Cardinal Lecot, pour présider cette touchante cérémonie de profession in extremis, il s'y prêta avec son dévouement et sa bonté ordinaires. Du reste, il semblait que c'était à lui que revenait de droit l'honneur de bénir le voile noir de la nouvelle professe et de le lui offrir comme l'austère parure dans laquelle elle devait s'endormir de son dernier sommeil. Le 21 novembre, le saint religieux avait offert Germaine à Jésus comme une présentation en fleurs... Le 21 mars, il présentait Marie-Céline à l'Époux divin comme une présentation en fruits, dans la consommation d'une alliance qu'allaient sceller les saints vœux sur le seuil de l'Éternité…

À deux heures, on annonça l'arrivée du Révérend Père Thadée et du Révérend Père Jacques. Toutes les religieuses se rendirent à la porte de clôture qui s'ouvrit devant Jésus-Hostie…

Le Révérend Père Vicaire entra, portant le saint Ciboire ; avec lui entra également le religieux qui devait l'assister. C'était comme une procession de Fête-Dieu qui s'organisait sous les cloîtres. Nous n'oublierons jamais ce délicieux spectacle. Cette première journée de printemps jetait à travers les arceaux gothiques ses flots de soleil et de parfums. Aux piliers de pierre rosée, le jasmin, les clématites, les rosiers et le chèvrefeuille entrelaçaient leur rameaux vert tendre et semblaient incliner leurs boutons joyeux au passage du Très Saint-Sacrement.

Ces vierges voilées, précédées de la grande croix de bois et récitant les versets du Miserere... les fils de saint François répondant à leur psalmodie... Jésus traversant le cloître ensoleillé et fleuri ; dans les enfoncements de ce cloître, les grandes statues des saints qui étaient les muets témoins de cette procession, et, là-haut, sur le campanile, tout un essaim d'oiseaux dont le gazouillis était une harmonie de plus ajoutée à tant d'autres : tout cela pénétrait le cœur d'une suave émotion et nos yeux se remplissaient de larmes tandis que notre âme était remplie d'amour.

Arrivé à l'infirmerie, le Révérend Père Thadée déposa le saint Ciboire au milieu des fleurs et des cierges de l'autel, puis il resta quelques minutes seul avec la malade. Lorsqu'il l'eut confessée, le Révérend Père Jacques entra, suivi de la Communauté. Marie-Céline ressemblait, sur son lit, à ces saintes de nos églises qui dorment dans leur châsse. Parée de son vêtement monastique qu'elle porta toujours si saintement, voilée de son voile blanc qu'elle allait échanger contre son voile noir, elle reposait souriante et paisible sur son blanc oreiller et tenait pressé sur son cœur un grand Crucifix tout orné de lierre et de fleurs. À ce Crucifix était fixée la formule des saints vœux. C'était le contrat sacré de la céleste alliance.

Au moment de communier, Marie-Céline déposa entre mes mains ce grand Crucifix et reçut le saint Viatique ; puis, tandis que le Révérend Père reportait le saint Ciboire à l'église extérieure, les Sœurs du Noviciat chantèrent le cantique : « Le voici l'Agneau si doux, le vrai Pain des Anges ». C'était la chère malade elle-même qui avait choisi ce cantique (2), sans doute parce qu'il lui rappelait le jour de sa Première Communion.

« Pendant ce chant, dit une de ses compagnes. Sœur Marie-Céline nous ravissait : ses mains jointes sur sa poitrine oppressée, ses yeux fermés, son céleste sourire, son attitude extatique étaient un spectacle bien touchant. Nous étions toutes fort émues... il fallait se faire une violence inouïe pour ne pas éclater en sanglots ». Quand le cantique fut terminé, nous nous mîmes à genoux et nous attendîmes en priant le retour des Révérends Pères. Ils arrivèrent bientôt apportant les saintes Huiles. Avant de commencer la touchante cérémonie, le Révérend Père Thadée adressa ces paroles à la Communauté : « Mes Sœurs, il faut prier pour Sœur Céline et nous unir intérieurement à elle pendant l'administration du Sacrement de l'Extrême-Onction qu'elle va recevoir ».

Alors notre Très Révérende Mère Abbesse se plaça à la droite de la malade ; moi je me tins à sa gauche et j'eus le courage de présenter moi-même les mains et les pieds de notre chère enfant aux onctions saintes. Marie-Céline se prêtait aux cérémonies avec une joie que trahissait son délicieux sourire ; c'était une reine qui se sentait sacrer pour l'éternité. Voyant tant de bonheur, le Révérend Père invita les jeunes Sœurs à chanter un nouveau cantique. Elles entonnèrent un de ceux qui avaient les préférences de leur compagne et dont le premier couplet se terminait par ces paroles de céleste impatience :


« J'attends le ciel pour aimer à mon aise... Ah ! que ne puis-je y voler aussitôt ! »


Lorsque ce chant eut cessé, le Révérend Père prit la parole et commenta ce verset sacré :

« Ô mon Dieu, qui me donnera des ailes comme à la colombe pour voler vers le ciel et me reposer en vous, ô mon Jésus !... » Le Révérend Père y joignit de touchantes réflexions sur les grands vœux qu'allait prononcer l'heureuse novice, puis il termina par ces paroles gracieuses : « Le Monastère, cité sainte nous représente la ville de Jérusalem, cette salle ornée, c'est vraiment le cénacle ! Notre-Seigneur est venu ici en personne ; il est entré dans votre cœur. Dans peu de temps, Dieu se manifestera à votre âme dans la Jérusalem céleste et vous y fera jouir du printemps éternel. Jésus dit maintenant : Ouvrez-vous, portes éternelles, ouvrez-vous toutes grandes ; voici ma vierge qui m'a consacré le printemps de sa vie, qui a renoncé au monde, qui m'a servi dans le Monastère de l'Ave Maria ; j'ai reçu tout l'amour de son jeune cœur. J'ai vu qu'elle était dans la disposition de se consacrer à moi sans réserve par la profession religieuse et je veux la prévenir de mes bienfaits.

Avant qu'elle ait formulé l'acte de son entière oblation. je l'ai comblée de mes divines faveurs. Je suis entré dans son cœur qui est ma demeure choisie ; j'ai dit à mon ministre de lui conférer le sacrement de l'Extrême-Onction et elle l'a reçu entourée de ses Mères et de ses Sœurs qui l'aiment tant... Je vais lui ouvrir mon ciel au printemps de sa vie et, par une belle journée de printemps, je lui offre la couronne des vierges en retour du sacrifice absolu qu'elle me fait d'elle-même ».

Alors commencèrent les touchantes cérémonies de la profession religieuse. Après que Marie-Céline eut reçu le bienfait de l'absolution générale, elle assista ravie à la bénédiction du crucifix, du voile et de l'anneau ; puis, notre Très Révérende Mère Abbesse, s'approcha d'elle tenant en mains la grande croix fleurie, la sainte Règle et la formule des Vœux. Marie-Céline posa ses mains jointes entre celles de son Abbesse et d'une voix claire, distincte, calme et heureuse, elle prononça les quatre grands vœux qui faisaient d'elle une professe de l'Ordre séraphique.

Après l'émission solennelle de ces vœux, la Révérende Mère Abbesse lui répondit : « Et moi de la part de Dieu, et selon son inviolable ordonnance, si vous observez ces choses, je vous promets la vie éternelle ». Toutes les religieuses répondirent : « Amen ».

La Révérende Mère remit alors la sainte Règle à la nouvelle professe qui répondit : « Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei, tu es qui restitues hœreditatem meam mihi ! Le Seigneur est la portion de mon héritage et de mon calice ; c'est vous, Seigneur, qui me rendrez mon héritage !!... »

Selon le cérémonial de l'Ordre, immédiatement après ces paroles, la nouvelle professe baisa respectueusement les mains de sa Mère Abbesse en témoignage de sa reconnaissance et de sa soumission, puis le Révérend Père, prenant le Crucifix de profession, le donna à l'épouse de Jésus crucifié en disant : « Audi, filia et vide et inclina aurem tuam ; obliviscere populum tuum et domum patris tui ; concupiscet rex decorem tuum et desponsabit te in fide ! Écoutez, ma fille, regardez et inclinez votre oreille ; oubliez votre peuple et la maison de votre père. Le roi du ciel sera épris de votre beauté et vous épousera dans la foi !... »

Le Révérend Père prit ensuite l'anneau et le passa au quatrième doigt de la main droite de l'heureuse professe, en disant les paroles liturgiques que le chœur répétait en chantant, pendant que la Révérende Mère achevait de mettre l’anneau bénit : « Annulo fidei suœ subarrhavit te Dominus Jésus Christus ! Le Seigneur Jésus vous donne cet anneau comme gage de la foi que vous lui avez jurée en contractant alliance avec Lui ! »

Enfin, tandis que j'enlevais le voile blanc que Marie-Céline avait porté si peu, mais si bien, le Révérend Père présentait le voile noir et le mettait sur la tête de l'heureuse professe. En même temps que la Très Révérende Mère Abbesse achevait de la voiler, le Révérend Père disait :

« Accipe velamen, filia, quod perferas sine macula ante tribunal Domini Nostri, Jesu Christi, cui flectitur omne genu cœlestium, terrestrium et infernorum in sœcula sœculorum. Amen ! Recevez ce voile, ma fille, et portez-le sans tache au tribunal de Notre Seigneur Jésus-Christ, devant qui tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! ».

Aussitôt après ces dernières paroles, le chœur entonnait l'antienne triomphale de sainte Agnès :

« Posuit signum in faciem meam ut nullum prœter eum amatorem admittam !! Il a imprimé sa marque sur mon visage, afin que je n'admette pas d'autre amant que Lui !... »

Le Révérend Père acheva la cérémonie en récitant les oraisons prescrites par le rituel. Quand tout fut terminé, il dit à la malade :

« Ma chère Sœur, voilà que vous êtes toute au bon Dieu. Remerciez-Le de toutes les grâces immenses qu'il vous accorde aujourd'hui. Maintenant vous êtes prête, mais vous devez être bien résignée à la volonté de Dieu. S'il voulait votre guérison, il faudrait la vouloir aussi. Vous voulez tout ce que le bon Dieu veut, n'est-ce pas ? » - « Oui, répondit-elle ». - « Je comprends, reprit en souriant le Révérend Père, pourquoi vous dites ce oui de si bon coeur ; c'est parce que vous pensez, et moi aussi, que cette divine volonté sera que vous partiez bientôt ». - « Oui », mon Révérend Père, dit-elle en souriant aussi.

« Si vous ne vous envolez pas cette nuit, reprit le Révérend Père, je reviendrai vous voir demain et régler le nombre de vos communions ». Marie-Céline sourit encore et remercia le Révérend Père. Celui-ci, ayant béni l'assistance, se retira avec son compagnon. Sur le seuil de la porte de clôture, il dit à la Révérende Mère Abbesse : « Redites à Sœur Céline qu'elle est professe, aussi bien professe que sainte Claire ; elle a réellement fait sa profession ; elle en a contracté les obligations, mais aussi elle en a tous les privilèges ».

En sortant du cloître, le Révérend Père eut la bonté de raconter aux Sœurs tourières quelques détails de la touchante cérémonie qu'il venait d'accomplir... « C'est un spectacle unique, dit-il, que nous a donné cette jeune professe radieuse sur son lit de douleurs… Oh ! La belle et touchante cérémonie ! »

Pendant ce temps, les compagnes de Sœur Céline priaient auprès de l'autel et contemplaient leur angélique Soeur ; celle-ci ne voyait rien, n'entendait rien ; elle était dans une sorte de ravissement et, auprès d'elle, on éprouvait quelque chose du Ciel.

Elle était vraiment belle, mais belle d'une beauté surhumaine… Son doux visage si jeune, si virginal, était comme transfiguré et, sous les reflets austères de son grand voile noir, elle était ravissante. Ses yeux fermés ne voyaient plus rien des choses de la terre... ses lèvres conservaient toujours un céleste sourire... sur sa poitrine brillait le Crucifix des vœux... à son doigt scintillait l'anneau des vierges... sur son lit drapé de blanc, reposait encore la grande Croix fleurie à laquelle était restée attachée la charte des vœux séraphiques. En voyant cette vierge toute parée et attendant la venue de l'Époux, dans ce repos qui ressemblait à l'extase, on se rappelait avec émotion ce mot de l'Évangile racontant le sommeil des dix vierges : « Or, comme l'Époux tardait à venir, elles s'assoupirent… et s'endormirent : Moram autem faciente sponso, dormitaverunt et dormierunt… » (3).

Cependant, l'heure n'avait pas encore sonné de l'entrée céleste dans la salle des noces... les vierges du Ciel ne vinrent pas encore à la rencontre de Marie-Céline, mais celles de la terre entourèrent son lit, devenu pour elle le trône de la Croix. Vingt minutes après le départ des Révérends Pères, nous nous approchâmes de Marie-Céline. À un mot de notre Très Révérende Mère, elle ouvrit enfin les yeux. Sa première parole fut un remerciement du cœur à ses deux Mères Abbesse et Maîtresse ; elle leur baisa la main, puis salua d'un sourire chacune de ses compagnes dont plusieurs versaient d'abondantes larmes... « Si vous demandiez votre guérison, maintenant que vous êtes professe, lui dis-je, peut-être obtiendriez-vous un miracle ? » - « Ô Mère, je vous en supplie, répondit-elle, laissez-moi partir... je ne désire que le Ciel, puisque je suis prête, il vaut mieux que je parte le plus tôt possible… » - « Si vous guérissiez, lui dis-je encore, nous recommencerions une nouvelle cérémonie de profession à la fin de votre année de noviciat ! Vous auriez ainsi double fête ! » - « Ma chère Mère, reprit-elle avec un fin sourire, je me contente de celle-ci », et elle ajouta d'un air joyeux : « Puisque le bon Dieu a commencé de me tuer, il faut bien qu'il achève !! »

Nous le sentions, rien ne retiendrait ici-bas cette âme qui avait entrevu le Ciel... et, déjà, elle n'était plus de la terre…

La grande cloche de l'église ayant appelé la Communauté au chœur pour l'office des vêpres, je demeurai seule avec ma nouvelle professe et, à genoux près de son lit, je laissai déborder de mon cœur en son nom les prières d'une triple action de grâces pour la sainte Communion, l'Extrême-Onction et la sainte Profession… Quand j'eus fini, Marie-Céline me dit d'un ton bien convaincu : « Maintenant, il faut que je commence à bien vivre, à être sérieusement une bonne religieuse ». Je ne pus m'empêcher de sourire à telle déclaration... et, intérieurement, j'admirai l'humilité de cette âme qui croyait n'avoir encore rien fait de bien et disait si sincèrement son : « Nunc cœpi... » - « Excitez votre âme à une grande reconnaissance envers Dieu pour tous les bienfaits dont Il vous a comblée aujourd'hui, lui dis-je, et rappelez-vous qu'en fait de pureté, d'humilité, d'obéissance et d'amour, il ne faut jamais dire, c'est assez ! »

Le soir, à 7 heures, nous eûmes encore une bien touchante cérémonie. Toute la Communauté se rendit à l'infirmerie, on illumina l'autel et une Sœur du Noviciat lut, au nom de Sœur Céline, la consécration des nouvelles professes à la Très Sainte Vierge… Ensuite on chanta un cantique admirablement choisi pour la circonstance et dont le refrain était bien le cri d'amour de la nouvelle professe de l’Ave Maria :

J'irai chanter au Ciel : Ave Maria ! Ce cantique éternel : Ave Maria !

Après ce chant, on entonna le Psaume : Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. L'humilité de Marie- Céline fut alors soumise à une rude épreuve. Selon l'usage, les religieuses demandèrent à baiser l'anneau de la nouvelle professe… Le premier mouvement de notre humble religieuse fut de retirer sa main ; mais notre Très Révérende Mère lui ayant dit de se prêter aux vouloirs de ses Sœurs, par obéissance, elle livra sa petite main blanche aux baisers de ses compagnes, leur disant ce mot charmant qui était la revanche de sa douce humilité. « Mes Sœurs, vous baisez l'anneau de notre Mère Maîtresse ». Après le baiser de paix.. les religieuses descendirent au chœur en chantant le Magnificat. Ainsi se termina cette journée qui laissa dans toutes les âmes d'impérissables souvenirs.

Notons ici un détail touchant : après le baiser de paix, Marie-Céline, avec sa délicatesse habituelle, voulut me rendre mon anneau de profession... « Ma Mère, me dit-elle, vous ne devez pas rester sans votre anneau, il ne serait pas convenable que je vous en prive ». Notre Très Révérende Mère étant présente, je lui demandai son avis... « Sœur Céline a raison, me dit-elle, reprenez votre anneau de profession, l'Enfant-Jésus lui donnera le sien... » Et notre Très Révérende Mère, se levant, fut prendre au Saint Enfant Jésus de Prague l'anneau d'or qui brillait aux deux doigts réunis de sa main droite : « Tenez, mon enfant, dit notre Révérende Mère en souriant, c'est le divin Enfant Lui-même qui vous offre l'anneau de l'éternelle alliance... » Jusqu'à sa mort, Marie-Céline porta l'anneau de l'Enfant-Jésus... et aujourd'hui, lorsque nous baisons le précieux joyau dont le Divin Bambino est redevenu le possesseur, nous l'appelons : la bague de Jésus-Céline.

Vers neuf heures et demie, avant d'aller prendre quelque repos, je fus dire à Céline un dernier adieu. Après m'avoir saluée, elle éleva les deux bras au Ciel et les yeux en haut, comme s'ils cherchaient l'éternité, elle s'écria : « Le Ciel ! Le Ciel ! Qu'il me tarde d'y aller... Je n'attends plus que le Ciel !... »

Après l'avoir embrassée et contemplée une dernière fois, je me retirai tout émue... « Ô mon Dieu, soupirais-je, en baisant mon Crucifix, vous nous aviez donné cette incomparable enfant : vous allez nous la reprendre : que votre Saint Nom soit béni !!! » Et d'un flot de larmes, trop longtemps contenues, j'arrosai le Fiat de mon âme si cruellement triste et heureuse à la fois…

 

Nota. - L'acte de profession de Sœur Céline a été transcrit, après sa mort, dans le registre de la Communauté, en les termes suivants :


Au nom de la Très Sainte Trinité. Ainsi soit-il.


Sœur Marie-Céline de la Présentation, fille légitime de M. Germain Castang et de dame Marie Lafage ses père et mère, novice de ce Monastère depuis le 21 novembre dernier, étant tombée gravement malade et se trouvant à toute extrémité dans le courant du mois de mars, a eu le bonheur de faire sa profession in extremis le 21 de ce même mois de mars 1897 à 3 heures du soir. La cérémonie a été présidée par le Révérend Père Thadée, Vicaire du couvent des Franciscains et confesseur de notre Communauté, autorisé par son Éminence le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, à recevoir la chère malade à la sainte profession. Sœur Marie-Céline a prononcé la formule de profession en pleine connaissance et dans toute la joie de son cœur et a fait ses vœux pieusement et librement entre les mains de la Révérende Mère Claire-Isabelle de Saint-François, Abbesse de ce Monastère, en présence du Révérend Père Thadée, du Révérend Père Jacques et de la Communauté congrégée à cet acte.


En foi de quoi nous avons dressé le présent acte au lendemain de la mort de Sœur Marie-Céline et l'avons signé avec les Révérends Pères.


Sœur Claire-Isabelle de Saint-François,
Abbesse.

 

Sœur Marie-Séraphine du Cœur de Jésus, 
vicaire et maîtresse des novices.

 

F. Thadée, M. O.


F. Jacques, M. O.



Sœur Marie-Céline de la Présentation est pieusement décédée hier 30 mai 1897 à 3 heures du matin.

Elle a porté toute blanche aux pieds du Souverain Juge la robe de baptême de sa profession religieuse.

Fait au Monastère de
l’Ave-Maria de Bordeaux. — Talence, ce 31 mai 1897.

 

Notes

 

(1). Ps. LXII.

(2). Le matin, pressée par les novices de leur dire quel cantique elle voulait qu'on lui chantât après sa Communion en Viatique, elle avait humblement demandé ce cantique de Première Communion dont elle voulait faire ainsi celui des deux plus beaux jours de sa vie.

(3). Matth., ch. XXV.

 


 

 

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Chapitre 17e

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Fleur du Cloître - 15

Chapitre quinzième

Combat et triomphe

 

« Bénissez le Seigneur au milieu des assemblées, vous qui êtes de la race d'Israël. Là, se trouve Benjamin encore adolescent, mais pourtant admirablement courageux ». (Ps. LXVII, 27).


Le jour de l'Epiphanie, notre douce malade avait quitté sa petite cellule, la cellule rangée par les anges, disait-on à son insu, et elle s'était transportée dans une pièce voisine située au bout d'un grand corridor, beaucoup plus grande qu'une cellule ordinaire et fort aérée. Là, nous. avions tout organisé pour adoucir un peu ses souffrances et favoriser ses goûts de solitude, de piété et de silence.

Qu'on se représente une chambre avec deux fenêtres donnant sur le jardin cloîtré, une cellule aux quatre murs tout blancs... dans un angle, une petite cheminée ; dans le fond, la blanche statue de Notre-Dame de Lourdes et, aux pieds de l'Immaculée, le petit lit de fer de Marie-Céline... Une table et une petite armoire de bois grossier, une chaise de paille et trois escabeaux complétaient l'ameublement de cette petite infirmerie. Un bénitier, un Crucifix et deux ou trois images de papier en étaient l'ornement... Ajoutons que, de l'Épiphanie à la Purification, une charmante représentation de la grotte de Bethléem y charma les regards de la douce contemplative. L'Enfant-Jésus était là sous les yeux ravis de Marie-Céline, couché sur sa gerbe de paille, abrité sous un toit de chaume et de mousse, et tendant à sa petite fiancée ses deux bras divins…

Que de scènes délicieuses nous aurions à reproduire ici !

Un jour, j'entrai à l'infirmerie et je trouvai ma pieuse novice assise sur un petit banc et berçant sur ses genoux l'Enfant-Jésus enveloppé de langes... elle le caressait, elle le contemplait et lui disait de ravissantes choses... Le tableau était plus du ciel que de la terre. Marie-Céline était si virginale, tout enveloppée dans les plis de son grand voile blanc, qu'elle ressemblait à une vision céleste... Je pensai à la Vierge Marie lorsqu'elle tenait entre ses bras le divin nouveau-né... M'apercevant, elle m'attira doucement à elle... « Ma Mère, me dit-elle avec un sourire gracieux, toujours on me dit que je suis pâle : voulez-vous que je commence une neuvaine à l'Enfant-Jésus pour qu'Il fasse ma joue rose ? » Et de son petit doigt, elle me montrait les joues rosées de l'Enfant-Jésus me faisant comprendre qu'elle désirait emprunter aux joues du divin Bambino leur coloris charmant, afin de ne plus nous attrister par la pâleur des siennes… Inutile de dire que non seulement j'approuvai la neuvaine aux joues de l'Enfant-Jésus, mais que je la fis moi-même du meilleur de mon cœur... mais, hélas ! Céline garda sa pâleur de lys...

D'autres fois, l'Enfant-Jésus demeurait dans la crèche et, en face de Lui, Marie-Céline se laissait aller à une amoureuse contemplation… Toute recueillie en elle-même, elle cherchait et voyait dans son cœur le véritable Enfant-Dieu... oh ! Alors quel recueillement, quelle oraison ! Marie-Céline baissait son voile comme pour mettre une barrière entre elle et le créé : le Créateur seul l'occupait et la vue des meilleures choses lui devenait importune. « Un soir, raconte dans son journal Sœur N..., à la date de fin janvier, j'entrai à l'infirmerie pour faire une petite visite à notre bien-aimée Sœur ; je la trouvai plongée dans la contemplation et comme en extase… Immobile, le voile baissé, les mains jointes, elle ressemblait à un ange adorateur en face de la Crèche. Comme il me semblait que ce voile complètement baissé sur le visage devait beaucoup la fatiguer, étant donné son état de souffrance habituelle, je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Chère Sœur Céline, vous pourriez bien relever votre voile : vous êtes seule, personne ne vous distrait ici... et ainsi vous pourriez voir le cher Enfant-Jésus qui vous sourit et vous tend les bras ». - « Je sais bien, me répondit-elle, que je suis parfaitement libre de relever mon voile, mais, voyez-vous, si je le relève, je risque de regarder tout cela… » et de sa main, elle me désignait les anges de la crèche, les bergers, les petits agneaux… « Tout ça me distrairait et, pour le moment, gênerait mon oraison… » Je compris qu'elle voulait Jésus seul... et je me retirai promptement, craignant de lui causer encore plus de distractions que n'auraient pu lui en donner les anges et les agneaux... Et la chère contemplative continua ses colloques avec son doux Jésus, supportant la fatigue d'avoir le visage entièrement voilé pour goûter la joie de parler à son Dieu sans aucune distraction ».

Marie-Céline en arriva bientôt à ne plus penser qu'à « Celui que chérissait son âme ». Survenait-il une distraction, elle se la reprochait et trouvait cela surprenant. Un soir, veillant à l'infirmerie, elle m'appela près de son lit : « Ma Mère, me dit-elle, c'est incroyable ce que j'ai été distraite aujourd'hui... Quand je voulais penser à mon Dieu, j'avais des distractions... » - « Quelles peuvent bien être ces fameuses distractions ? » repris-je en souriant. - Eh bien ! « Je pense au feu qui brille en face de moi dans la cheminée », me répondit-elle avec une angélique simplicité !!... Voilà les distractions que se reprochait Marie-Céline. Le démon, jaloux d'une telle perfection, fit éclater sa rage.

Une nuit, tandis que toute la Communauté était à Matines, hormis Céline qui n'y allait plus depuis longtemps, le monstre infernal vint l'épouvanter... Alors, on ne veillait pas encore la malade, qui passait des nuits assez tranquilles, mais on allait la voir avant et après Matines. En remontant du chœur, une Sœur converse fut comme d'habitude lui proposer ses services. - « Je n'ai besoin que de votre présence, lui dit-elle, veuillez rester avec moi une demi-heure. J'ai peur ! » Très étonnée, la Sœur converse demeura près de Céline dont l'émotion paraissait très vive... Mais, peu à peu, elle se calma et congédia la Sœur. Le lendemain, elle nous raconta ses frayeurs nocturnes. « Vous avez rêvé, ma pauvre enfant, lui dis-je en riant. — Oh ! non, ma chère Mère, je n'ai pas rêvé, ce n'était que trop vrai !! »

Je demeurai fort intriguée, car je connaissais le caractère de Marie-Céline : elle était si calme dans ses assertions et ignorait la moindre exagération... chez elle tout était vrai ! Il n'y avait jamais eu le moindre écart d'imagination.

Le soir, je lui proposai de faire coucher quelqu'un à l'infirmerie. « Oh ! Non, me dit-elle, espérons que cette nuit sera calme... » Elle le fut, en effet, mais quelques jours après le démon revint à la charge, toujours pendant Matines, et Céline crut s'évanouir de frayeur en entendant son tapage. Le lendemain, me rendant compte de sa nuit terrible, elle versa des larmes de terreur... « Eh bien ! Lui dis-je, il faut accepter qu'une de nos sœurs vous garde pendant Matines ». Cette fois, elle ne le refusa point et notre Très Révérende Mère Abbesse désigna une Sœur pour veiller la nuit suivante. Le démon revint à nouveau et fut entendu par Céline et sa compagne.

Mais c'est en vain que le monstre lance sur les amis de Dieu un fleuve de tribulations. Il ne s'assoupira ni ne dormira, celui qui garde Israël (1) et ce que Dieu garde est bien gardé ! Marie-Céline se jeta confiante dans les bras de son Crucifix et là, dans ce lieu de repos, elle pouvait dire avec job : Je mourrai dans mon petit nid, et j'y multiplierai mes jours comme le palmier, et elle pouvait ajouter selon une belle interprétation : « Mon nid, c'est l'Église catholique dans laquelle j'ai le bonheur de vivre, la religion que je professe, le genre de vie que je mène, la Croix du Christ, mon Seigneur et mon modèle. Dans ce nid je veux vivre et mourir ; et ni les tribulations, ni les tentations ne pourront m'en arracher. Là je multiplierai mes jours comme le palmier, jusqu'à ce que je remporte la victoire et qu'on m'en donne comme témoignage la palme et la couronne » (2). Marie-Céline demeura très calme dans cette nouvelle épreuve. Du reste, elle fut rassurée et consolée non seulement par son directeur, mais encore par notre vénéré Cardinal.

Deux fois en huit jours, son Éminence daigna venir nous bénir et encourager. L'intéressante malade fut particulièrement l'objet de la sollicitude paternelle du prince de l'Église. Malgré ses innombrables occupations et préoccupations, Monseigneur le Cardinal a bien voulu demeurer toujours notre Supérieur immédiat, privilège bien grand, faveur inestimable dont nous ne saurions trop apprécier l'honneur et le bienfait… C'était donc à titre de Pasteur, de Père, de Supérieur que Monseigneur daigna venir plusieurs fois bénir et encourager « notre Benjamine encore adolescente, mais pourtant admirablement courageuse ». La bonté paternelle de son Éminence toucha profondément la chère malade. Nous n'étions pas moins émues qu'elle de voir rayonner sur son pauvre lit de Clarisse la pourpre cardinalice et le sourire plein de bienveillance de l'auguste Pontife. Marie-Céline puisa dans les entretiens dont daigna l'honorer un prince de l'Église, une force nouvelle pour souffrir et lutter contre Satan lui-même... mais qui dira les tressaillements de son âme lorsqu'un jour, sortant de l'infirmerie, Monseigneur le Cardinal l'autorisa à faire sa profession in extremis, dès que le Révérend Père confesseur et la Très Révérende Mère Abbesse le jugeraient opportun... Notre malade en éprouva une telle joie que ses joues si pâles se colorèrent de bonheur et l'allégresse de son âme s'exprima dans un céleste sourire. « Oh ! Merci, Éminence », s'écria-t-elle joyeuse... et, depuis ce moment, elle se prépara à prononcer les quatre grands vœux de l'Ordre, hâtant de ses désirs la dissolution de son corps. Mourir professe ! N'était-ce pas ce qu'elle avait toujours souhaité ?…

Cependant, le danger de mort ne paraissant pas imminent, Marie-Céline continua quelque temps encore son petit train de vie ordinaire : elle se levait pour la Sainte Messe, communiait à la grille du chœur, puis elle revenait à la salle du Noviciat, où, dans sa chaise-longue, elle assistait aux exercices de la matinée, à la récréation et à la lecture spirituelle. Vers trois heures de l'après-midi, une de nos chères Sœurs converses, douée d'une force extraordinaire, prenait la chère languissante dans ses bras et la portait dans son lit ; mais les jours où elle était plus fatiguée, elle ne se levait pas du tout et alors Mères et Sœurs se succédaient auprès de son lit de souffrances pour charmer son isolement et s'édifier de sa patience.

Le lit et la chaise-longue de Marie-Céline étaient devenues deux chaires d'où, sans parler, elle prêchait la doctrine de la sainteté. Elle portait sur son visage le reflet de sa pureté angélique et de sa paix céleste. Elle ne sortait presque plus de son recueillement : on devinait que déjà l'âme habitait le Ciel : sa conversation était avec les anges et avec l'Époux divin qu'elle appelait de toutes les forces de son âme... Fidèle jusqu'à la fin aux moindres prescriptions du cérémonial de l'Ordre et des ordonnances de la règle, on la voyait ne se dispenser d'aucune pratique compatible avec ses faibles forces.

Pendant les prières faites à la salle de Communauté ou au Noviciat, on pouvait la voir, malgré sa faiblesse, joindre les mains de la façon prescrite et donner des exemples de ferveur et de modestie qui ne s'oublieront jamais... Elle n'omettait pas une seule des inclinations et des petits saluts ordonnés par le Directoire, et on peut dire qu'elle n'a jamais perdu un seul mot des lectures et des conférences faites au Noviciat ou en Communauté. Elle en était avide et, même après avoir été administrée, elle demandait en grâce qu'on la portât au milieu des novices, afin de partager avec elles ce qu'elles appelaient « le festin de leurs exercices », et elle s'y nourrissait comme elles du pain de l'humilité et des fruits de l'obéissance. De sa petite voix de plus en plus affaiblie, elle trouvait encore le moyen de s'humilier avec une incroyable énergie... « Je n'ai point de vertu, me disait-elle quelquefois, oh ! comme on me fait souffrir lorsqu'on a l'air de croire que j'en ai ».

Un jour, deux Sœurs la portaient de l'infirmerie au Noviciat ; elles l'eurent à peine déposée à terre que Marie-Céline, emportée par l'ardeur de son humilité, se prosterna au milieu de ses Sœurs et, la face contre terre, elle s'accusa tout haut d'avoir manqué de charité et de politesse envers une infirmière. L'infirmière présente se récria : « Je vous en supplie, ma Mère, éclaircissez l'affaire, me dit-elle, car notre chère Sœur Céline se calomnie ». Pressée de s'expliquer, l'humble novice déclara qu'elle n'avait répondu que par un signe à une demande de sa compagne. « Or, ajouta Marie-Céline, à ce moment-là, ce n'était ni charitable, ni poli, mais je souffrais et je n'ai pas eu le courage de le prendre sur moi... » Voilà les manquements à la charité que cette parfaite religieuse se reprochait la face contre terre en se déclarant la dernière de toutes, la plus misérable des servantes du Seigneur.

Il faudrait avoir vu Marie-Céline, il faudrait l'avoir entendue pour se faire une juste idée de l'effet que produisait en Communauté la présence de cette incomparable vierge, douce et humble... La plume ne peut servir de pinceau pour rendre ses larmes de componction, son attitude, humble, abaissée, anéantie, son sourire angélique, son regard si limpide et si beau, et le calme, la modestie virginale dont s'enveloppait tout son être... Sa physionomie physique reflétait sa physionomie morale : c'était un type de vierge et d'orante tel que nous en avions parfois rêvé, mais tel que nous n'en avions jamais vu.

Lorsqu'on lui eut interdit tout travail à cause de son extrême faiblesse, nous la voyions demeurer des heures entières étendue, immobile dans une chaise-longue, les mains jointes, pressant contre son cœur le Crucifix auquel était vouée sa vie, les yeux baissés et le sourire sur les lèvres... On ne la laissait jamais seule ; toujours une de nous demeurait à ses côtés, mais si ce n'était notre Très Révérende Mère Abbesse ou sa Mère Maîtresse, elle ne parlait que fort peu. Avec ses deux Mères, au contraire, elle laissait ouvrir son âme et déborder son cœur... nous causions du Ciel, des joies de l'amour divin et des amabilités infinies du Cœur de Jésus...

Derrière la muraille de ce pauvre corps défaillant, nous apercevions l'âme immortelle, toute parée d'extraordinaires vertus et prête à s'élancer vers l'Immortalité. Depuis longtemps déjà on prévoyait que Céline serait un jour bien puissante sur le Cœur de Notre-Seigneur et chacune la chargeait de ses commissions pour le Ciel. Une telle confiance ne devait pas être trompée. Anticipant sur les jours qui suivirent son doux trépas, citons ici un fragment de lettre d'une amie et bienfaitrice du Monastère, à laquelle il avait été accordé de voir Sœur Céline à la grille du chœur vers la fin janvier :

« Oh ! c'est vrai, je n'oublierai jamais ce que je ressentis lorsque j'eus le bonheur d'entrevoir à la grille cette idéale enfant de dix-huit ans. Je revois encore par la pensée ce corps frêle, que la fièvre secouait déjà comme une fleurette qu'un vent cruel arrache prématurément de sa tige. Dans ses beaux yeux candides (miroir de l'âme, ainsi que l'a dit le poète), il y avait comme un reflet du ciel, tant d'innocence, de confiance heureuse, que je restai saisie, émue, en pensant que bientôt cet angélique regard plongerait dans l'Éternité, et contemplerait face à face ce Dieu qu'elle avait désiré pour son unique partage... Et tel est l'attrait de la vertu sur les cœurs qu'en la voyant j'enviai son bonheur !... mourir bientôt sur le Cœur de Jésus, de même qu'en cet instant, profondément attendrie, je la voyais souriante et heureuse s'appuyer sur le cœur de ses Mères très aimées, recueillant tendrement leurs sourires, leurs caresses, tel un petit oiseau confiant se blottit dans le nid sous l'aile maternelle !

Dans le fond de mon âme, je lui disais déjà : Petite sœur Céline vous si pure et si belle devant Dieu, souvenez-vous de vos pauvres amis de la terre lorsque vous paraîtrez devant Dieu…

Quand j'ai appris sa mort, hélas ! pourtant prévue, j'ai senti mon cœur se briser ! C'est que j'avais tant espéré un instant que la Vierge de Lourdes conserverait à sa pieuse Communauté la délicieuse petite sainte ! Mais Marie elle-même, voyant un si beau lys, avait voulu, en terminant le mois qui lui était consacré, le cueillir de sa main divine pour en fleurir les célestes parvis et embaumer de son parfum le jardin de l'Époux. Âme de notre petite envolée, refleurissez là-haut. Nous pleurons de vous avoir perdue, mais nous bénissons le Sauveur qui sitôt vous a donné le ciel auquel vous aspiriez, pour vous récompenser de votre foi et de votre ardent amour.

Depuis que Sœur Céline n'est plus, que de grâces déjà obtenues, grâces pour lesquelles sa tendre charité nous avait si délicieusement promis de se faire notre avocate quand elle paraîtrait devant Dieu.

Aussi, aux larmes répandues depuis que nous est parvenue la douloureuse nouvelle de sa mort, se mêle de ma part tout un flot de reconnaissance envers elle !... Et déjà, éprouvant l'influence de son intercession auprès du divin Maître, je la prie chaque jour pleine de confiance et sûre d'être exaucée ».

La généreuse bienfaitrice que Céline aima tant sur terre et continue d'aimer là-haut, elle le prouve, avait fait vœu d'accomplir le pèlerinage de Lourdes, si la Vierge Immaculée avait bien voulu guérir notre enfant ; mais la Vierge de Massabielle, ainsi que le dit Mme N., avait préféré cueillir un lys de mai à l'Ave Maria et ce fut ainsi que, malgré nos larmes, malgré nos prières, malgré les promesses de nos meilleurs amis, Marie-Céline ne guérit pas... Du reste, elle en eût été désolée... Un jour qu'on parla de commencer une neuvaine ardente pour sa guérison, elle fondit en larmes et, d'une voix entrecoupée de sanglots, elle s'écria : « Si vous vous y mettez toutes, vous êtes dans le cas de me guérir avec tant de prières !... » Et elle pleurait amèrement…

« Ma chère enfant, lui dis-je, il serait plus parfait de vous établir dans la sainte indifférence et de ne souhaiter ni de vivre ni de mourir, mais seulement de faire la volonté de Dieu ! » - « Eh bien ! Oui, reprit-elle, je veux bien ce que Dieu veut... mais, s'il me faisait choisir, oh ! laissez-moi demander le ciel ! »

« Vous supposez bien puissantes les prières de vos Sœurs, lui dit notre Très Révérende Mère Abbesse, pour croire qu'elles vont d'emblée, obtenir votre guérison ?... » - « Si elles s'y mettent toutes, répondit-elle avec une délicieuse simplicité, j'ai bien peur qu'elles finissent par l'obtenir ».

La plus grande souffrance de Marie-Céline était donc de se résigner à vivre... Elle eût voulu le Ciel le plus tôt possible... Ses ailes ne demandaient qu'à s'ouvrir... elle semblait ne plus toucher à la terre…

La dernière fois qu'elle inscrivit quelques pensées dans son journal, voici ce que son cœur lui dicta :

« Ma plume tremble en écrivant ces quelques mots... Mon Jésus m'éprouve bien en m'envoyant la souffrance… J'ai résolu que je serai une violette d'humilité, une rose de charité, un lys de pureté : pour Jésus... »

Ici la chère enfant dut s'arrêter, la plume tombait de ses mains tremblantes : mais le dernier mot écrit dans ses notes intimes resta celui de jésus... Remarque touchante ! La dernière résolution écrite de Marie-Céline est de devenir violette, rose et lys... or, ainsi que nous le dirons plus tard, c'est comme une pluie de parfums célestes qui tombera bientôt sur le Monastère et ailleurs, et on verra quelle mystérieuse liaison avaient ces parfums miraculeux avec celle qui embaumait le cloître de tant de vertus…

Marie-Céline n'avait pas perdu de temps, on le voit, dans l'œuvre de sa sanctification... et elle était bien digne de se lier à son divin Maître par des vœux éternels ! À l'aurore de son noviciat, elle m'avait demandé d'écrire quatre lignes sur son journal et j'avais tracé ce qui suit :

« Ma petite Sœur Céline se souviendra toujours de ses résolutions de prise d'habit et ne perdra pas de temps dans l'œuvre de sa perfection. Il faut devenir sainte à tout prix ! »

Mes conseils avaient été suivis à la lettre et Marie-Céline n'avait pas perdu une minute du temps que Dieu lui avait donné pour aimer, pour souffrir, pour s'humilier, pour combattre et pour obéir. Alors même que, couchée sur un lit de douleurs, elle paraissait inactive, qui dira le merveilleux ouvrage que la grâce accomplissait en elle ! Non, elle ne s'arrêtait point dans son travail de perfection... Nous conservons une petite page imprimée que cette humble parfaite gardait précieusement dans son livre d'office de la Très Sainte Vierge, et dont les pensées allaient délicieusement à son cœur. Nous la citons ici : elle est le meilleur résumé de la vie de Marie-Céline :

« Je me tiendrai devant vous, ô mon Dieu, comme une bête de charge... et vous ne me rejetterez point, parce que vous êtes miséricorde. Dieu aime les humbles ; il arrête sur eux ses regards.

je veux aller au Ciel par le chemin battu, qui n'attire ni l'admiration, ni l'étonnement, ni l'envie, ni les regards de qui que ce soit sur terre... je marcherai par cette voie, sans me détourner ni à droite ni à gauche, me laissant pousser, frapper, guider sans m'abattre, sans me laisser déconcerter par la fatigue, par le travail, par le poids du jour et de la chaleur, allant droit à mon but, et remplissant pas à pas, de moment en moment, tous les desseins du Seigneur, jusqu'au jour mille fois heureux où j'irai me reposer et me délasser dans son sein pour l'Éternité ».

Tandis que Marie-Céline avançait vers l'Éternité par le chemin battu de la vie séraphique où tant de fils et de filles de saint François l'avaient précédée, au sein des montagnes de l'Ardèche, Marie de Saint-Germain soupirait le fiat de la résignation et en envoyait l'écho jusqu'à l'Ave Maria.

Terminons ce chapitre par la citation de sa lettre du 19 février :

 

J. M. J. - Privas, 19 février 1897.


Ma très chère et bien-aimée Marie-Céline de la Présentation


« Je n'ignore plus à cette heure le vrai motif de ton silence : tu es très malade et je ne te croyais qu'un peu souffrante... Pourquoi donc, ma chère petite sœur, user de cette réserve envers moi ? Oh ! je le devine aisément ; la crainte de me causer du chagrin t'a retenue ; en ceci encore, je reconnais ton excellent cœur. Mais, va, dis-moi bien tout : je préfère souffrir avec toi que de vivre calme et tranquille, tandis que ma sœurette est ainsi éprouvée et malade. Et vraiment, ma chère Céline, j'estime que ton divin Fiancé t'aime beaucoup, puisque presque aussitôt après vos fiançailles il te fait don des plus beaux joyaux dont il pare ses plus fidèles épouses.

Fiat voluntas tua, n'est-ce pas ? Ma bien-aimée sœur, tu le dis avec moi, je le dis avec toi, mais peut-être avec moins d'abandon à la divine Providence, car la pensée que ma bien-aimée Germaine est souffrante me rend bien triste. Mais encore une fois : « Mon Dieu, que votre sainte et adorable volonté soit faite ». Nous sommes la chose de Dieu et par droit de création et par droit de rédemption ; libre à lui de faire ce qui Lui plaît de sa chétive créature sans qu'elle ait la liberté de se plaindre. Donc, ma chère sœur Céline, de ton côté et du mien, parfait abandon à la volonté de Dieu : il ne nous afflige d'ailleurs que pour avoir à nous récompenser. J'aime à croire, cependant, que ma lettre va te trouver mieux que la précédente, car je n'ai cessé de prier et de faire prier pour ton prompt rétablissement, et le bon Dieu se plaît à exaucer ces prières d'enfants, si simples et si candides.

Oh ! ma chérie, que tu es donc heureuse ! que ton sort excite mon envie et ma reconnaissance envers Dieu, premier Auteur de ton bonheur ! Que de grâces et de grâces sans prix ! Je ne m'étonne pas qu'en échange, Jésus te donne un peu de sa Croix ; tu serais trop heureuse ! Il veut modérer les élans de ta joie, épurer, ce qui, en toi, ne serait pas parfaitement à Lui. Bénissons-le donc de tout et en tout.

Quant à votre Très Révérende Mère Abbesse, remercie-la, mais avec effusion, de sa bonne lettre si pleine de sentiments pieux, si pleine de cœur, je ne trouve pas d'expression assez forte pour lui dire ma gratitude pour les soins dont tu es l'objet de sa part et de la part de ta Mère Maîtresse. Je prie aussi ma sœur Claire de vouloir bien agréer mes bien sincères remerciements pour les quelques lignes qu'elle m'a écrites en ton nom ; je suis persuadée qu'elle sera heureuse de se constituer ta secrétaire lorsque tu voudras encore me donner de tes nouvelles, ce qui, je l'espère, ne tardera pas : tu devines mon impatience. Quelques lignes de ta main me feraient grand plaisir, mais si tu ne le peux ne t'en inquiète pas, volontiers je ferai à Dieu le sacrifice de cette satisfaction naturelle.

J'ai reçu depuis peu des nouvelles de nos chers grands-parents ; ils se portent assez bien malgré leur âge avancé ; ils prient pour nous et ils nous aiment toujours. Lubine et Lucia ne t'oublient pas non plus devant le bon Dieu et t'embrassent bien fort. je te l'ai peut-être déjà dit, Lubine se prépare à faire, dans quelques mois, sa Première Communion ; elle aussi a besoin du secours du Ciel pour se disposer dignement à ce grand acte.

À Dieu, ma bien-aimée sœur, en Lui et en son amour, je t'embrasse bien fort et me dis toujours,

Ton affectionnée :

Sœur Marie de Saint Germain »


On le voit, le même fiat réunissait les deux sœurs dans l'abandon parfait à tous les vouloirs divins... Toutes deux comprenaient qu'il n'y a de paix et de consolation que dans l'acquiescement complet à la volonté de Dieu : Fiat ! Jésus a dit ce mot par amour pour nous redisons-le par amour pour Lui...

 

Notes

 

(1). Ps. CXX, 4.

(2). Le Guide spirituel du V. L. du Pont, S. J.

 


 

 

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Chapitre 16e

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Fleur du Cloître - 14

Chapitre Quatorzième

L'épreuve

 

« Je te conseille d'acheter de moi de l'or passé au feu » (Apoc., IV, 18).

 « Mieux vaut au cœur humain pleurer et se consoler que de cesser, en ne pleurant pas, d'être un vrai cœur humain ». (Saint Augustin).

 

À mesure que l'âme de Marie-Céline allait s'élever dans les mystérieuses ascensions de la sainteté, son frêle corps allait décliner rapidement... Un soir d'hiver, je la rencontrai sous les cloîtres : sa pâleur m'effraya ; je fus droit à elle et, prenant ses mains toutes blanches dans les miennes, je lui dis : « Ma chère petite enfant, vous êtes malade ? Qu'avez-vous ? Il faut tout me dire... Vos Mères doivent tout savoir pour essayer de tout guérir !... » Et, en disant ces derniers mots, j'essayais d'esquisser un sourire, je ne le pus ; mon cœur était navré ; l'inquiétude me dévorait et c'est en vain que je cherchais à dissimuler mon trouble : « Je vous en supplie, ma Mère, ne vous inquiétez pas, répondit Céline je suis un peu enrhumée, mais ce n'est rien. Je ne suis pas malade !! » Et elle déploya toute son éloquence pour rassurer ma tendresse inquiète, mais je demeurai fort préoccupée et je me demandais si je n'avais pas à me préparer à un grand sacrifice... Mes pressentiments n'étaient que trop fondés.

Quelques jours après, Marie-Céline se jetait dans mes bras en me disant : « Ma Mère, je n'en peux plus ! Je souffre beaucoup ». - « Mais que s'est-il passé, lui dis-je ? il y a quinze jours, vous m'affirmiez ne pas souffrir ». - « C'est vrai, me dit-elle, je ne souffrais pas… mais, depuis, j'ai demandé à Dieu la souffrance et II m'a répondu... » Alors Marie-Céline me raconta ce qui s'était passé entre Jésus et elle... Un des jours précédents, la chère petite Sœur, héroïque dans sa manière de traiter son corps comme dans celle de briser son cœur, s'était armée contre elle-même d'un de ces instruments de pénitence que toute Clarisse appelle les joyaux de sa corbeille de noces… À un moment donné, la douleur fut si vive que la nature réclama et, sous l'étreinte de la souffrance, Marie-Céline, suivant un mouvement instinctif de la nature révoltée et impatientée, fut tentée de jeter à terre la discipline cruelle... mais elle se retint et, fâchée contre elle de se trouver si lâche, se reprocha amèrement ce mouvement de dépit, si involontaire qu'il fût ; elle supplia Dieu « de la faire souffrir Lui-même puisqu'elle-même était si peu courageuse ». La réponse fut presque immédiate. Peu après, la chère petite était saisie par les premières et terribles douleurs qui firent éclater la maladie de poitrine.

J'interrogeai encore la généreuse enfant, et lorsque je sus tous les maux qui avaient tout à coup fondu sur elle, je reconnus les symptômes du mal qui allait nous la ravir. Je sortis de sa cellule émue et brisée ; je fus me jeter au pied de mon Crucifix pour offrir à Dieu ce brisement de mon cœur. Je n'avais pas fini de pleurer le départ de ma chère novice Marie-Éléonore et un nouveau sacrifice se préparait, d'autant plus cruel et plus douloureux que c'était « l'ange du Noviciat » c'est-à-dire la plus parfaite, la plus sainte de nos enfants qui allait nous être ravie... Après avoir dit à Dieu le fiat qui me déchirait le cœur, j'entrai navrée chez ma vénérée Mère Abbesse : « Ma très Révérende Mère, lui dis-je, Notre-Seigneur veut encore cueillir un lis dans notre solitude, je crois notre petite Sœur Céline mortellement atteinte... » Notre Révérende Mère me répondit : « Voilà plusieurs jours que j'en avais l'intime pressentiment. Cette enfant est mûre pour le Ciel. Il me semble que sa couronne sera vite terminée... » Et toutes deux nous échangeâmes des paroles émues, épanchant sous le regard de Dieu notre commune douleur, nos regrets, notre admiration et redisant avec des larmes dans la voix, de la tristesse plein le cœur et de la résignation plein l'âme : Le Seigneur nous l'avait donnée, le Seigneur veut nous l'ôter : que son saint Nom soit béni !!

Le lendemain, à la première heure, nous envoyâmes chercher notre dévoué docteur... Ce n'était pas une guérison que nous pouvions lui demander : c'était une simple constatation... M. Cazeneuve ausculta la malade, et, dès que Sœur Céline se fut retirée, il nous dit sans aucune hésitation : « Elle est perdue... ce n'est plus qu'une affaire de quelques mois ! » Sans doute, la chère enfant avait en germe depuis plusieurs années, nous assura le médecin, la maladie de poitrine qui allait l'emporter, mais, malgré cela, elle paraissait forte et ne souffrait pas... Il semble que le mal terrible n'ait éclaté que lorsque sa victime lui en donna le signal... ou plutôt le signal vint de Dieu et Dieu ne parut le donner que lorsque sa petite servante lui eut répété sa demande de souffrances.

Le 21 novembre, le divin Maître lui avait déjà prouvé qu'il avait entendu résonner jusque dans les profondeurs de son Cœur sacré cette phrase de sa petite immolée : « Me voici, mon Dieu, coupez, brûlez, tranchez... faites de moi ce qu'il vous plaira... » et les joies de ce beau jour avaient été troublées pour nous par les défaillances de la nouvelle novice... Enfin, au second appel que Céline fait à la souffrance, elle arrive, non point timidement et bénigne, mais hardiment et tyrannisante ; elle la saisit, l'envahit et imprime dans tout son être le sceau de la douleur, le sceau d'un nouveau crucifiement.

« On doit faire grand état de la douleur physique. Satan sait quelle épreuve elle est, puisque, vaincu par Job sur le terrain des pertes temporelles et des séparations les plus cruelles au cœur, il le défie encore, ou plutôt défie Dieu, en osant bien lui dire : La peau de ce grand patient que vous nommez emphatiquement « votre serviteur » n'ayant pas même été touchée, on n'a pas du tout encore le dernier mot de sa patience » (1).

Le dernier mot de la patience de Céline allait donc se prononcer dans le fiat de la douleur physique et aussi, ajoutons-le, dans la sanctification de nouvelles douleurs morales, car ce fut de plusieurs branches d'épines à la fois que se ceignit le front de la jeune et douce victime.

Généreusement et intrépidement elle descendit dans l'arène lugubre de la maladie ; ni la souffrance ni la mort ne l'effrayaient, mais comme Marie-Céline devait avoir son Gethsémani, elle connut des heures de sanglante agonie : ce fut d'abord la perspective de la cruelle séparation de ses Mères et de ses Sœurs qui déchira son âme… « Vous quitter, me disait-elle un soir, en se blottissant dans les plis de mon grand voile noir, et en passant autour de mon cou ses bras que secouait déjà une fièvre dévorante... Vous quitter, ma Mère aimée, quitter ma Très Révérende Mère Abbesse... m'en aller lorsque j'avais trouvé le bonheur, le vrai bonheur du cloître, de la vie religieuse, de la vie de Communauté... Oh ! dites-moi, n'est-ce pas cruel ?... » Et elle répétait : « Vous quitter !!... Ne plus vous voir !!…’ Et elle éclatait en sanglots…

C'était le calice qui se dressait devant la petite fiancée du divin Agonisant du Jardin des Oliviers…

La scène était navrante... dans le silence de la nuit, dans la paix du Monastère, c'était la lutte, le terrible combat, l'effroi instinctif de la nature en face de l'épreuve, de la croix, de la mort... C'était l'écho prolongé du grand cri de douleur poussé à Gethsémani : « Mon père, que ce calice s'éloigne de moi... » mais à cette plainte, nous mêlions toutes deux le fiat de Jésus... et ce fiat rendait l'avenir moins triste et l'horizon moins sombre.

Malgré mon indignité, Dieu daigna faire de moi sinon l'ange consolateur, du moins la Mère consolatrice... Jésus mit dans mon cœur une pensée fortifiante : celle de l'union des âmes telle qu'il l'a demandée pour nous à son Père... « Père Saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés afin qu'ils soient un comme nous sommes un ! » Ainsi avait prié Jésus la veille de son crucifiement, et moi, osant bien interpréter à ma faible manière les paroles divines, je fis entrevoir à celle dont l'âme était triste jusqu'à la mort les éternelles consolations de l'union en Dieu... « C'est bien là-haut la patrie des âmes, disais-je à Céline, heureuse êtes-vous de m'y précéder... Il est si triste, l'exil... Non, vous ne nous quitterez pas en montant au Ciel, car là-haut on ne cesse point d'aimer et vous nous aimerez toujours... nos âmes resteront unies en l'amour de notre Dieu, cette charité céleste est plus forte que la mort... »

Oh ! Quelle soirée nous passâmes à parler du Ciel, de ses splendeurs, de ses joies, du Christ-Jésus qui nous y attend, de Marie notre reine qui nous y conduit... et nos âmes montaient, montaient ensemble vers la région de l'Immortalité... Sur l'aile des saints désirs, nous avions fui vers les rives éternelles, loin de la terre, où l'on pleure et gémit... la mort nous apparaissait presque comme la porte dorée qui mène à la vie bienheureuse tout ensoleillée des rayons de l'Immortalité. Quand nous nous séparâmes, il était tard, mais l'agonie morale de Marie-Céline avait cessé... Elle avait repris son calme céleste et lorsque je la vis, dans l'obscurité de la nuit, s'éloigner le long des grands cloîtres, je sentais qu'elle serrait à deux mains et qu'elle pressait sur son cœur le calice de douleur que lui offrait la volonté de Dieu : elle avait dit Amen à tous les divins vouloirs…

Cependant, les soins de tous les instants dont on entoura dès lors la chère malade devinrent pour son humilité une véritable souffrance. Confuse des prévenances dont elle était l'objet, elle nous disait, les larmes aux yeux : « On me soigne trop... C'est à moi de servir les autres et ce sont les autres qui me servent ». Mais, en dépit de ses plaintes, chacune était jalouse de lui rendre quelques petits services… Un jour, je la vis baisser la tête en rougissant, et comme je lui demandai le sujet de sa confusion, elle me répondit en pleurant : « Ma Mère, tout le monde a des attentions pour moi ! » C'était bien là le cri ému de son humilité... et elle s'inquiétait pour son âme des « trop grandes gâteries » dont elle se disait comblée... Je lui conseillai d'utiliser tout cela au profit de la perfection en acceptant les soins, le repos, les soulagements, comme une sorte d'épreuve humiliante, conséquence de la maladie... Céline me le promit, mais il était aisé de comprendre qu'elle eût préféré une bonne humiliation aux prévenances, une discipline à un bol de chocolat et le lever de la nuit au repos d'une chaise longue... Un jour de fête, la chère petite Sœur se vit contrainte par une violente quinte de toux d'interrompre son repas et de sortir du réfectoire. Je sortis avec elle… elle pleurait à chaudes larmes : « Que voulez-vous que la Communauté fasse d'un sujet toujours malade ! » me dit-elle.

Ce cri de désolation semblait trahir l'appréhension où elle était que nous ne voulussions pas la garder dans un état de santé qu'elle croyait devoir se prolonger indéfiniment. « Vous avez peur qu on ne vous garde pas et moi je vous assure que vous resterez ici, lui dis-je en essuyant ses larmes... Notre bonne Mère Abbesse ne veut pas que vous soyez soignée ailleurs qu'au Monastère et ce sera moi votre infirmière... » Cette assurance ramena la paix dans le cœur de notre chère enfant et en fit à nouveau déborder la reconnaissance. Elle était résignée à la maladie, à la mort, mais qu'il lui était pénible de ne pas mener la vie commune et de mettre à contribution le dévouement de ses Mères et Sœurs ! Ainsi souffrait et gémissait Marie-Céline au début de sa maladie ; bien vite, cependant, la grâce allait faire de la chère souffrante une admirable résignée à toutes ces petites croix qui sont le cortège de la maladie et de l'infirmité.

Quant à nous, nous considérions comme un besoin et un devoir de nous dévouer à cette douce malade. Sans doute, il n'entre pas dans nos usages de garder des novices malades, mais dans la situation où se trouvait Marie-Céline, il ne nous vint pas à la pensée de la rendre à sa famille. D'abord, parler de départ à cette fille des cloîtres, c'eût été la tuer de douleur... et puis, qui l'eût soignée à Nojals ? Les occupations de M. Castang le retenaient presque tout le jour hors de chez lui... La chère Mme Castang avait disparu… Ma Très Révérende Mère et moi sentîmes que c'était à nous de la remplacer et de soigner sa chère enfant devenue la nôtre jusqu'à son dernier jour... Toute la Communauté applaudit à telle décision et Sœur Céline en comprit toute la délicatesse affectueuse. « Vous avez eu la charité de me recevoir, disait-elle à sa Mère Abbesse… vous y mettez le comble en me gardant dans cet état d'infirmité. Du haut du Ciel, ma chère maman doit vous en remercier... elle qui était si reconnaissante, qui dira ce qu'elle pense d'un tel dévouement… ? »

Pendant plusieurs semaines, notre jeune novice suivit encore quelques exercices de Communauté compatibles avec ses faibles forces. Elle assistait à l'Office, mais sans psalmodier, elle venait avec nous à la salle de Communauté et, pour rien au monde, elle ne se fût dispensée des exercices du Noviciat, comptant toujours y recueillir des conseils de perfection et y glaner quelques humiliations... Mais que dire à cette angélique enfant, et que lui reprocher ici-bas quand tout lui souriait là-haut ?... Quel renoncement nouveau lui prescrire ? N'en avait-elle pas assez de toutes les douleurs qui l'accablaient ?... Je me serais trouvée cruelle d'y ajouter… Marie-Céline n'en jugeait pas ainsi. Un soir d'hiver, je la trouve tout en larmes au chauffoir... « Qu'avez-vous, ma pauvre enfant ? » lui dis-je fort inquiète... - « Ma chère Mère, répondit Céline, avec une désolation impossible à décrire, vous faites des observations aux autres, tandis qu'à moi vous me passez tous mes caprices », et ses larmes redoublèrent. Pauvre chère enfant ! Je ne pus m'empêcher de sourire en entendant parler de ses caprices... nous n'avions jamais vu en eue que des vertus. Cependant, pour calmer ses alarmes, je fis semblant de prendre la chose au sérieux et je lui promis de ne rien lui passer ! Mais, comme à l'ordinaire, j'eus beau la suivre et l'observer, je ne constatai que vertus admirables. Ses compagnes jugeaient comme moi. Écoutons Sœur N. :

« L'énergie de Sœur Marie-Céline était extraordinaire. Bien qu'elle fût déjà très faible, elle voulait toujours travailler et se plaignait humblement de ce qu'on lui refusât de participer aux travaux ordinaires des novices. On devinait qu'user de dispenses lui était un véritable supplice, mais elle ne le laissait pas voir et accueillait, avec un sourire gracieux, le refus qu'on lui faisait souvent d'aller à tel ou tel exercice qui l'eût fatiguée. Très souvent aussi, le soir, elle disait à notre Mère : « Il me semble que je ne suis pas assez malade pour ne pas me lever demain au signal du réveil. Voulez-vous bien, ma Mère, me laisser aller avec mes Sœurs au saint exercice de l'oraison ? »

Mais on lui refusait toujours, car elle avait besoin de se reposer le matin, passant des nuits très agitées ; notre petite Sœur faisait alors son oraison dans le courant de la journée. Cette oraison était toujours fidèlement préparée dès la veille. Un soir, après Complies, je la vis au chœur, fatiguée, pouvant à peine se tenir. Comme notre Mère Maîtresse la faisait coucher habituellement de bonne heure, je m'approchai d'elle et lui dis : « Ma chère Sœur, notre Mère doit croire que vous êtes couchée ; vous êtes fatiguée, si vous y alliez ? » Elle me répondit : « J'ai demandé la permission de rester jusqu'à huit heures ; je ne puis pas lire, mais je vais préparer mon oraison pour demain ». En disant cela, elle s'assit à sa place, son voile baissé et dans son attitude habituelle, si modeste et si recueillie que j'en fus extrêmement édifiée et elle resta là une demi-heure comme en extase en face du Tabernacle. Sa vue seule me fit tomber en oraison. Oh ! Qu'il était beau de voir cette jeune novice en adoration devant le Très Saint Sacrement, ou bien récitant son chapelet devant la statue de Marie Réparatrice, qui semblait offrir son bel Enfant Jésus à cette vierge victime.

Les vertus qui semblaient croître le plus en Sœur Céline étaient l'humilité et la charité... On eût dit qu'elles étaient devenues les deux ailes de son âme. Elle était toute charité, à tel point qu'elle, si réservée, ne craignait pas de se mettre en avant pour parler amour et charité ; elle allait même jusqu'à de ravissants petits excès qui faisaient le charme des récréations. Il ne fallait pas en sa présence accuser trop gravement de vol Moscou, le brave chien de garde du Monastère, ni trop médire des innocents moineaux qui venaient manger les maigres raisins du jardin... Elle avait un mot d'excuse pour chacun, ce qui nous amusait beaucoup.

Une de nos Sœurs du Noviciat s'entretenait un jour au parloir avec un de ses oncles, un saint religieux, fort partisan de la franche gaîté des Monastères.

En lui donnant des nouvelles de notre intéressante malade, elle lui dit en riant : « Ma petite Sœur Marie-Céline a tant de charité qu'elle ne veut même pas que nous disions du mal du chat botté !! » - « C'est ineffable, dit l'oncle, mais voyons, ma nièce, racontez-moi cela en détail ». - « Eh bien ! cher oncle, reprit gaîment Sœur N..., figurez-vous que pendant les fêtes de la Sainte-Enfance nous eûmes grande fête au Noviciat, et, dans une récréation des plus gaies et des plus innocentes, une petite postulante fit le procès du chat botté : elle le déclara menteur, pour avoir fait passer son maître pour ce qu'il n'était pas, et méchant pour avoir menacé tant de pauvres gens d'être hachés en pâtée. Nous fûmes de son avis, afin de l'engager à continuer son discours qui ne manquait ni de finesse ni de piquantes allusions... Eh bien ! Mon oncle, je vous affirme que Sœur Céline souffrait pour le chat !! » et de sa petite voix toute faible elle le défendit... « Pauvre chat, dit-elle, remarquez bien qu'il a sauvé et enrichi son maître !... vous ne parlez pas de son... dévouement... Pauvre chat ! Pauvre chat !... » - « C'est délicieux, s'écria le bon religieux... » et il demanda qu'on lui citât encore quelques traits de l'aimable vertu de cette douce avocate qui ne dédaignait même pas de prendre le parti... du chat botté… Mais Marie-Céline avait d'autres causes à défendre que celle du sauveur du marquis de Carabas, et vraiment elle pouvait bien être nommée l'ange de la paix, l'ange de l'humilité. Voyait-elle un simple nuage s'élever entre une novice, une postulante et leur Maîtresse, elle en paraissait contristée... « Humiliez-vous, disait-elle tout bas à celle de ses Sœurs qui hésitait à faire une excuse... » Quelquefois elle m'appelait tout près de sa chaise longue et, me présentant une compagne timide, embarrassée, elle me disait avec un sourire angélique « Ma Mère, voici ma Sœur N... qui aurait besoin de vous dire qu'elle veut bien faire et qu'elle désire être votre consolation... » Cela était dit avec une délicatesse, une charité qui, d'avance, assuraient le succès de la cause qu'elle plaidait. Mais, comme nous l'avons déjà dit, cette charité immense ne frisa jamais la faiblesse. Marie-Céline avait le jugement trop droit et elle était trop vraie pour donner à ce qui eût été mal le nom et les apparences du bien. Aussi, avec discrétion toujours, mais avec une énergie extraordinaire et qui ne se démentit jamais, elle protestait contre toute irrégularité et trouvait des paroles d'or pour convaincre les nouvelles venues du bonheur extraordinaire que l'on goûte à suivre nos saints règlements dans leurs moindres prescriptions. La règle et l'autorité n'eurent jamais de meilleure avocate que cette jeune novice. Une de ses dernières paroles aux Sœurs du Noviciat sur son lit d'agonie sera celle-ci : « Il ne faut jamais faire la plus petite peine aux Supérieures, ou bien il faut s'abstenir de dire qu'on les aime... car peiner et aimer ne vont pas ensemble… »

Marie-Céline avait en horreur les compliments, les flatteries. Quand elle avait du bien à dire de quelqu'un, elle le disait simplement et en peu de mots ; sa manière de juger des personnes et des choses était parfaite. Lorsqu'il n'y avait pas de bien à dire, elle se taisait. Un jour, je lui demandai ce qu'elle pensait de deux personnes sur l'avenir desquelles nous allions être appelées à statuer. Dans un entretien intime, on vantait à Marie-Céline certaines de leurs qualités. Notre chère malade se contenta de sourire, et elle ne sortit pas de son silence ; je savais que ce silence était significatif et il me fut bientôt prouvé que sa manière de voir avait été la bonne, la juste, la vraie.

Cependant, malgré toutes les affirmations de la science et malgré nos pressentiments douloureux, nous nous obstinions à espérer contre toute espérance et nous demandions au ciel de nous conserver encore cette enfant de bénédictions ; de toutes parts, des prières ardentes s'unissaient aux nôtres et on partageait notre affliction. Parlerons-nous de la douleur de M. Castang et de celle de ses fils et de ses filles à la pensée que Germaine-Céline pourrait leur être bientôt ravie !... Dans cette famille déjà si éprouvée par la mort, on ne pouvait croire à un nouveau malheur... On espérait toujours… on priait surtout et dans l'épreuve on ne cessait de bénir Dieu.

« Ma chère Germaine, écrivait à la date du 10 janvier le bon oncle de Nojals, je réponds à ta lettre de fin d'année que nous avons reçue avec plaisir, quoique tu nous dises que tu as été un peu fatiguée, mais nous espérons que notre lettre te trouvera complètement rétablie ; d'ailleurs je ne crois pas avoir besoin de te dire que, dans quelque position que nous nous trouvions, c'est toujours de la part de Dieu que tout nous arrive; nous devons donc l'accepter avec résignation, car nous ne devons pas attendre le bonheur ici-bas.

Nous réunissons quelques parents et amis, car nous faisons célébrer deux services pour le repos de l'âme de ta mère et de ton frère Louis ; j'espère que tu voudras bien joindre tes prières aux nôtres à cette intention. Sans doute, tu n'oublies pas de prier pour les besoins de la famille ; comme tu le sais, certains des nôtres ont bien besoin du secours de Dieu et de la Sainte Vierge, donc prions toujours avec confiance.

Tu présenteras nos respects à tes bonnes Révérendes Mères. Offre-leur aussi nos sentiments de reconnaissance pour tout le bien qu'elles te font, et nos excuses pour la peine que tu peux leur donner.

Reçois les affectueux compliments de toute la famille

Ton oncle dévoué,

Castang ».

 

Aucune compassion, aucun dévouement ne devait manquer à Marie-Céline. Dès le début de sa maladie, M. l'abbé Gabard, notre saint aumônier, partagea nos angoisses ; avec un tact exquis, une bonté vraiment paternelle, il s'intéressait à la jeune malade et demandait de ses nouvelles. Au commencement de janvier, notre Très Révérende Mère recevait ces lignes charmantes :


Ma très Révérende Mère,

« Que devient donc cette bonne petite Sœur Céline que je n'ai pas vue à la sainte Table depuis plusieurs jours ? Elle manque, voyez-vous, dans ce pieux cortège de saintes âmes qui viennent, chaque matin, chercher à l'autel, le pain eucharistique. Ce pieux cortège est pour moi l'image des saints du ciel : mais au ciel, il n'y a pas que le vétéran de la sainteté et le glorieux triomphateur de l'âge mûr ; il y a des anges aussi et Sœur Céline est l'ange de votre petit paradis… »

On ne pouvait exprimer d'une façon plus délicate une plus touchante sollicitude... Notre réponse fut celle du docteur et nous donnâmes à M. l'aumônier la triste certitude que Marie-Céline se mourait, lentement, mais, hélas ! sûrement... Ému de notre douleur, M. l'aumônier nous répondit aussitôt pour nous dire à quel point il s'associait à notre légitime affliction... il terminait sa pieuse lettre par les lignes suivantes qui étaient un hommage rendu à « la fleur du cloître », dont les parfums de vertu commençaient déjà à se répandre au travers de nos doubles grilles :

« ... Ma Révérende Mère, c'est avec une vive peine que j'ai reçu de vous la confirmation douloureuse de mes paternelles appréhensions. Sœur Céline est malade. Elle est malade de la poitrine, oui, de la poitrine... du cœur surtout, du coeur immatériel avec lequel on aime.

Êtes-vous bien sûre qu'elle ne soit pas uniquement malade d'amour de Dieu ? Quia amore langueo, comme l'Épouse du Cantique.

Celle que je n'avais prise que pour un ange, destinée par la grâce de Dieu à embellir et égayer le firmament de votre Monastère, est, je crois, une de ces grandes âmes qui, de bonne heure, selon la pensée des Saints Livres, aiment et désirent la sagesse éternelle et sont sollicitées par l'attrait mystérieux de la souffrance. Sœur Céline est malade, bien malade corporellement, mais, à » coup sûr, elle est malade aussi, il y a longtemps que vous l'avez compris, de la nostalgie du Ciel. Les plantes et les fleurs exotiques ne vivent pas toujours dans nos pays »…

De la maison de Nazareth arrivaient aussi à Marie-Céline des paroles d'affectueux intérêt et une assurance de prières qui lui était précieuse.

C'est d'abord son ancien directeur qui lui adresse quelques lignes d'encouragement paternel :


Lundi, ce 4 janvier 1897.


Ma chère enfant,

« J'ai appris avec peine que votre santé ne s'améliorait pas, mais que, Dieu merci, vous étiez bien résignée. C'est là, mon enfant, la grande vertu des malades, l'abandon à la volonté divine. Oh ! qu'il est consolant d'avoir la foi et une foi vive : « Je suis entre les mains de Dieu, il est le Maître de tout et ce Dieu, ce Maître c'est mon Père : par conséquent tout ce qui m'arrive me vient de sa main paternelle et un père ne peut vouloir que le bien de son enfant alors même qu'il l'éprouve.

Nourrissez-vous de ces fortes et consolantes pensées, elles vous soutiendront.

Je ne vous oublie pas dans mes prières et vous aussi, en pensant à notre cher Nazareth, veuillez avoir devant Dieu un petit souvenir pour celui qui en a la charge spirituelle.

Veuillez, avec l'hommage de mon respect, offrir à votre bonne Mère Abbesse mes meilleurs souhaits.

Adieu chère enfant, et croyez toujours à mon affection paternelle.

P. Dreux,

Aumônier ».


Citons ensuite quelques lignes charmantes de la Révérende Mère Saint-Pierre ; elles prouveront que Marie-Céline n'était pas oubliée devant le Tabernacle de sa Première Communion :

 

J.M.J. - Bordeaux, 12 janvier 1897.


Ma bien chère enfant,

« Vos bons vœux ont franchi la clôture et sont arrivés jusqu'à moi, je vous en remercie, ainsi que des prières que vous faites à mes intentions. De mon côté, ma bonne petite Sœur Céline, je forme des vœux pour votre bonheur et aussi pour votre santé, qui, me dites-vous, n'est pas bonne. Ne dirait-on pas que le Saint Enfant Jésus, votre céleste fiancé, vous tend déjà les bras ? Mais il y aurait de quoi être jalouse ! À peine êtes-vous entrée dans la lice, que ce bon Maître voudrait vous couronner ! Pour quelques pas que vous avez faits dans la vie religieuse, votre carrière serait sitôt finie ! Il est vrai que votre saint Monastère, votre chère petite cellule, sont l'antichambre du Ciel ; mais l'entrée de la chambre du roi restera encore fermée pour vous, nous l'espérons, et, d'accord avec vos saintes et dignes Mères, nous allons dire au bon Dieu de vous laisser encore pour travailler au salut des âmes et à votre sanctification.

Présentez bien mon respect à vos vénérées Mères et renouvelez-leur mes vœux de sainte année. Je me recommande à leurs ferventes prières, ainsi que la Communauté et nos enfants.

Adieu, ma bien chère enfant, donnez-moi un souvenir dans vos souffrances pour la réussite d'une affaire importante, comptez sur mes prières et croyez à la sincère affection de votre toute dévouée,


Sœur Marie-Saint-Pierre,

Supérieure ».


Hélas ! malgré tant de pressantes instances pour retenir ici-bas notre angélique enfant, elle se préparait avec ardeur au grand voyage de l'Éternité et elle se dépêchait de devenir sainte. Vers la fin de janvier, son état parut s'aggraver beaucoup et, en même temps qu'elle entrait dans une nouvelle phase de souffrances, elle s'élança dans une nouvelle région de sainteté... Il y eut alors, en son âme, comme une nouvelle floraison de toutes les vertus. Cet épanouissement ravit nos cœurs et fit trembler l'enfer... Jusqu'ici nous avons vu Germaine-Céline supporter héroïquement l'infirmité, le malheur, la mort des siens, l'isolement, l'abandon, le sacrifice, les austérités, la maladie et l'annonce de la mort... Nous allons maintenant la voir aux prises avec les démons. Ce dernier combat eût manqué à son triomphe. Ne devait-elle pas imiter son divin Modèle et, comme Lui, « briser le joug pesant du démon et le sceptre de ce cruel tyran ? » (2).

 

Notes

 

(1). Mgr Gay. - Job, 11, 3.

(2). Is. IX, 4.

 


 

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